Satire à l’Italienne : Monicelli et les « années de Plomb »

Nous voulons les colonels, Mario Monicelli, 1973 (titre original : Vogliamo i Colonelli)

Mario Monicelli est un des maîtres de la comédie sociale à l’Italienne. Révélant sur un ton grinçant les travers de l’Italie contemporaine, Monicelli porte sur son pays un regard amusé et acéré. Dans Nous voulons les colonels, inspiré par la tentative ratée du Prince Borghese en 1970 (voir ici), il évoque la préparation et l’échec grotesque d’un coup d’Etat militaire organisé par un député d’extrême-droite. L’Italie traversait alors des années troublées : le PCI monopolisait une contestation sociale organisée et institutionnelle, via les syndicats, et peinait à contenir la poussée gauchiste, souvent financée par Moscou et tentée par un terrorisme à visée insurrectionnelle ; la DC (Démocratie Chrétienne), au pouvoir depuis la fin de la guerre, gérait le pays avec l’avidité et la malhonnêteté de ceux qui ne craignent nulle sanction, nulle alternance ; des groupuscules d’extrême-droite, néo-fascistes, s’agitaient et bénéficiaient de la complaisance de l’appareil de sécurité d’État pour faire accuser la gauche de leurs crimes. C’est ce contexte difficile qui constitue la toile de fond du film de Monicelli. Là où Costa-Gavras, dans Z notamment, donne des colorations tragiques aux évolutions politiques de son temps, Monicelli opte pour la satire primesautière. Cette Italie des réseaux militaires et policiers réjouit et inquiète.

Un député d’extrême-droite, Tritoni, dont l’agitation à la Chambre ne fait que discréditer son apparemment légaliste mouvement, décide d’organiser un coup d’État militaire. Il contacte pour cela une série de soudards et d’officiers galonnés, déjà impliqués dans une douteuse tentative quelques années plus tôt. Ugo Tognazzi interprète le député Tritoni avec une verve bondissante et drolatique. Il est d’ailleurs regrettable que Tognazzi ne soit connu en France que pour son rôle dans l’assommante Cage aux folles. La première partie du film est consacrée au recrutement des colonels et de leurs alliés. La galerie est savoureuse : le parachutiste, imbécile brutal et borné, l’officier distingué mais racorni par son formalisme, la vieille gloire décatie, à peine capable de retenir les quelques phrases de sa proclamation solennelle, les miliciens incompétents, le prêtre et l’industriel assoiffés de pouvoir, le superviseur Automatikos, envoyé par les services secrets grecs, etc… Les gags sont parfois bouffons, mais le spectateur suit avec une jubilation non feinte les tribulations farceuses de ces conjurés d’opérette. La séance de préparation du putsch vaut à elle seule le détour : les colonels débattent plus longuement du nom de l’opération que de son déroulement, choisissent une baderne sénile comme chef, perdent dix fois le fil de leurs débats. Leur réunion a d’ailleurs été observée par le plus complet des hasards par un journaliste raté qui tente alors d’avertir un député socialiste. Après quelques péripéties, le député socialiste, accompagné d’un collègue communiste et du Sous-secrétaire d’Etat à l’Intérieur (seul membre du gouvernement présent à Rome – c’est le week-end… – ) parviennent à avertir le Ministre de l’Intérieur.

Le ministre, convaincu de pouvoir arrêter les putschistes à temps, laisse ceux-ci réaliser leur opération. L’échec du coup d’État est amusant. Un quiproquo du radio provoque une série de réactions en chaîne. Les parachutistes atterrissent à vingt kilomètres de leur cible, l’électricité est coupée à Rome beaucoup trop tôt, paralysant les commandos dans la banlieue de la capitale. Retardée, la proclamation de la Junte est lue alors que les programmes de la RAI ont cessé d’émettre depuis une demi-heure. Quant à l’arrestation du Président de la République, elle ne dure que quelques minutes. Le ministre de l’Intérieur, mis au courant de l’opération par des députés qu’il s’est empressé d’arrêter, révèle alors sa vraie nature dans un retournement final qui fait toute la valeur des comédies à l’italienne. Alors que les conjurés sont pourtant sous bonne garde, il fait déployer l’armée dans tous le pays et exige du Président la proclamation de l’Etat d’urgence et la mise en place d’un gouvernement technique – préalable fréquent à l’extinction des libertés démocratiques -. Fort opportunément, le Président décède et, en accord avec certains parlementaires conservateurs, le Ministre de l’Intérieur devient chef d’un gouvernement de normalisation. Un an plus tard, le député Tritoni est libre, mais le pays, lui, est sous bonne garde. Cette fin grinçante est typique du comique social italien. Le spectateur s’est amusé une heure et demie des tribulations d’une bande d’incapables et s’est rassuré en riant de cette menace. L’échec inéluctable de leur opération n’assure pourtant pas la survie de la démocratie. D’autres en ont profité et le film s’achève sur une note grinçante, désaccordée. Quelques aspects du film, référencés, ont mal vieilli mais cette comédie engagée, suffisamment légère pour divertir, livre du début des années de plomb un portrait satirique au scalpel.

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