De quoi Nixon est-il le nom? Richard Nixon, de Romain Huret

De l’Amérique ordinaire à l’État secret : le cas Nixon, Romain Huret, Presses de Sciences-Po, 2009

Peu de présidents américains suscitèrent une détestation comparable à celle qui s’attacha à Richard Nixon (1913-1994). Dans la mémoire collective américaine, il symbolise l’ensemble des travers moraux que le commun peut reprocher à un homme d’État : de la manipulation de l’hystérie anticommuniste des années 40 au Watergate (1974), Nixon est la face sombre de la démocratie américaine. Il est impossible en Amérique de parler de lui sans prendre parti, sans en tirer de conclusions politiques et morales dépassant largement les mandats avortés du californien. Romain Huret, maître de conférences à l’Université Lyon II, s’est attaqué dans ce livre à un président devenu au fil du temps un des « lieux de mémoire » fondamentaux de l’histoire américaine du XXe siècle. Nixon inspira, dit-on, George Lucas pour son personnage de Darth Vader ; joué par le shakespearien Anthony Hopkins dans le film d’Oliver Stone, Nixon y est digne de Richard III, et trouble l’optimisme de la Cité sur la colline par son ascension, son amoralisme et l’exercice de sa paranoïa maladive et dangereuse. L’homme est transfiguré : son Amérique n’est pas celle des Pères Fondateurs, de Lincoln et de Roosevelt. Elle est cette autre Amérique, brutale, sans scrupules, dotée d’une morale à géométrie variable, capable du pire pour atteindre ses buts. Il est particulièrement compliqué de se détacher de l’objet Nixon, de ce corps fantasmé qui renvoie l’Amérique à son manichéisme et à sa nécessaire part de ténèbres.

Romain Huret, français, et donc détaché des contraintes philosophiques et mémorielles qui enserrent les travaux sur Nixon outre-atlantique, parvient avec beaucoup d’intelligence à mettre à distance ce discours moral, voire moralisateur. Il tente de désamorcer l’exemplarité noire de Nixon pour analyser plus sereinement les conditions de son ascension, l’exercice de sa présidence et la trace laissée dans la mémoire américaine. Revenir à Nixon. Ne pas écrire une simple biographie factuelle, décharger le portrait de son trop lourd appareillage psychologique, comprendre Nixon et son temps, les moteurs de sa réussite et les mécaniques de sa diabolisation. Il est difficile de dire que le travail de Huret sur Nixon est le meilleur en français sur ce président, car il est, à peu de choses près, le seul. Mais il est solide, instructif et intelligent. Né dans une famille de commerçants californiens et quakers, Nixon est, pour Huret, « un américain sans qualités« . A l’inverse des patriciens de la côte est, Nixon vient d’un milieu populaire en ascension sociale, qui bénéficie de l’ouverture progressive des universités américaines pour entreprendre des études de droit. Devenu avocat dans son comté, réputé pour ses talents d’orateurs, il parvint à établir de solides relations avec le milieu des affaires. Un passage dans l’armée pendant la seconde guerre mondiale, pendant laquelle il ne combattit pas vraiment, puis dans les milieux administratifs de Washington lui donnèrent un poids suffisant pour justifier sa candidature aux élections de 1946. En six ans, il deviendra le deuxième personnage de l’Etat, ascension fulgurante permise par le changement générationnel qu’impose l’essoufflement du personnel élu avec le New Deal de Roosevelt. Permise également par ce style nouveau, la campagne médiatique permanente qui, dans le sillage du McCarthysme, affirme bruyamment lutter contre les ennemis de l’Amérique, les communistes.

L’affaire Alger Hiss l’élève au rang d’une personnalité nationale et son positionnement à droite du modéré Eisenhower, candidat républicain aux élections de 1952, le désigne assez logiquement pour la Vice-Présidence. Pendant huit ans, il noue des contacts internationaux et adopte, à l’inverse de ce que les conservateurs attendaient de lui, une attitude très ouverte, voire liberal (au sens américain) sur plusieurs problèmes de société – dont les droits civiques -. Nixon ne remettra jamais en cause les postulats keynésiens et libéraux qui gouvernent sans partage à cette époque.  Et en aucun cas, il ne préfigure la montée du néo-conservatisme, porté par Goldwater et Reagan. Recentré, il s’impose comme le candidat  naturel des républicains en 1960.  Mal à l’aise dans une campagne qu’il débute trop tardivement, décontenancé par le poids nouveau que représente le média télévisuel, désarçonné par les codes que celui-ci impose, il est défait, d’extrême justesse, par le jeune et charismatique candidat démocrate John Kennedy. Aux États-Unis, il est difficile de surmonter ce genre de défaites : l’échec aux présidentielles est en général sans appel – et ceux qui tels Bryan ou Stevenson retenteront leur chance ne l’emporteront jamais -. Et pourtant, l’enlisement démocrate au Viet-Nam, les politiques d’ingénierie sociale de Johnson, l’échec du républicain conservateur Goldwater aux élections de 1964 permirent son retour en politique. Huret montre comment Nixon adapte ses thèmes de campagne à la situation sociologique perturbée des années 60 : contre les minorités bruyantes et revendicatrices (étudiants pacifistes, noirs, gauchistes), il en appelle à la silent majority, ces travailleurs, des classes populaires et moyennes, qui vivent dans les banlieues et refusent l’agitation des campus et des centre-villes ghettoïsés (les émeutes de Watts et de la convention démocrate de Chicago marquent les esprits). Nixon n’est pas un démagogue populiste qui manipule les foules, mais un stratège électoral qui comprend que, dans le fonctionnement heurté des institutions de son temps, l’appel mesuré à quelques valeurs clés de l’idéologie civile américaine lui apportera le soutien d’une majorité de ses compatriotes.

Les mandats de Nixon, en partie éclipsés par leur grotesque conclusion finale, sont souvent l’objet d’analyses contrastées : on lui reconnaît l’originalité de sa politique étrangère, mais on en critique l’absence de morale ; les conservateurs lui reprochent sa frilosité économique, les démocrates son empressement à remettre en cause la Great society de Johnson. Il se lie avec la Chine communiste et impose ainsi à l’URSS une limitation concertée des armements, il achève – à quel prix humain – la guerre du Viet-Nam, il soutient, sans guère de scrupules, les régimes militaires sud-américains, ralentit les expérimentations sociales de lutte contre la pauvreté, tente de simplifier le fonctionnement des aides sociales sans jamais remettre en cause leur postulat keynésien de départ. L’absence de scrupules en politique étrangère permet quelques intéressantes avancées mais n’élève guère le prestige moral de l’Amérique. Économiquement, il ne rompt pas avec ce qui le précède – il faudra attendre Reagan pour cela -. Ce bilan ne pèse pas lourd dans les mémoires américaines face au Watergate, affaire d’espionnage minable dans laquelle Nixon finira par perdre sa présidence. L’histoire est bien connue : une équipe de gros bras vient réparer des micros défaillants posés peu avant dans l’immeuble du Parti Démocrate pendant la campagne présidentielle de 1972. La presse s’interroge sur les liens entre les prétendus cambrioleurs et l’administration Nixon. Celle-ci s’enferme dans le déni et, au hasard d’une enquête parlementaire, on découvre que Nixon enregistre toutes les conversations qui se tiennent dans son bureau. La justice réclame les bandes. Après bien des palinodies, Nixon donne celles-ci, amputées de 18 minutes 30… C’est fini, cette dernière manipulation de celui que la presse appelait parfois « Tricky Dick » (Richard le tricheur) signe son lâchage par le parti républicain. Pour éviter l’humiliante destitution, il démissionne. Son deuxième mandat n’aura duré qu’un an et demi.

L’État secret qui permet le Watergate n’a pas été mis en place par Nixon : il résulte des créations successives d’organes de sécurité dont le fonctionnement opaque convainc peu à peu une partie des Américains qu’un État occulte cherche à nuire à la démocratie et à la justice. L’affaire d’espionnage n’est pas intéressante en elle-même, mais pour ce qu’elle représente : un président qui espionne ses adversaires, dissimule la vérité, manipule sa population sans faire preuve du moindre sens moral. C’est cette défaillance morale qui signe la présence mémorielle de Nixon dans l’Amérique ultérieure. Naîtront les théories du complot, légendes modernes qui démarrent souvent des années 60-70.  Grâce au Watergate, la presse ressourcera sa légitimité morale et son rôle de quatrième pouvoir. La pratique nixonienne du pouvoir a manqué de rompre les équilibres généraux de la démocratie américaine, elle en a révélé les aspects les moins reluisants, ceux qui provoquent en principe une réaction de rejet du corps social. Malgré les efforts des psychiatres et psychanalystes amateurs, Nixon résiste à une analyse historique posée uniquement en termes de folie et de comportements déviants. Huret l’articule avec des tendances générales de la société américaine. Il réintègre Nixon dans son univers historique, dont il ne constitue pas une exceptionnelle excroissance, monstrueuse par nature, mais une déviation parfaitement plausible et prévisible au vu de l’évolution du système politique américain.

Romain Huret livre une analyse pertinente et informée dont le lecteur regrettera qu’elle soit si courte. L’ascension d’un fils des classes moyennes, permise par la relance de l’ascenseur social montre l’ouverture du champ politique américain au fil du XXe siècle. Les pratiques électorales et gouvernementales brutales ne sont pas seulement le signe d’une personnalité perturbée, mais l’indice d’une accoutumance de la société américaine à la violence politique. L’échec final indique les capacités de résilience d’une société profondément marquée par un système de valeurs démocratiques qui rejette la démesure au loin. Nixon est devenu un mythe car son ascension et sa chute dépassent le seul cas individuel, toute intéressante que soit son analyse psychologique, pour dévoiler le fonctionnement  d’une Amérique tiraillée entre le devoir moral qui sous-tend son projet politique et la pratique politique que suppose la réalisation de celui-ci. Huret montre que Richard Nixon est devenu dans les mémoires américaines bien plus que l’homme qui portait ce nom, politicien dont la singularité historique doit être minorée.  Il est la part sombre que chaque démocratie porte en elle. Il symbolise  encore aujourd’hui la distance qui sépare les principes de nos États modernes de leur mise en actes. La force du travail de Romain Huret est là, dans ce regard biographique distancié qui se sert de l’objet historique Nixon et des spécificités de sa trajectoire pour analyser la société américaine et son évolution au XXe siècle.

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Une réflexion sur “De quoi Nixon est-il le nom? Richard Nixon, de Romain Huret

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