Une année de lectures IV : (bons et moins bons) romans

Voici quelques jours, j’ai évoqué les meilleurs romans lus en 2009 (La lettre écarlate, Rosshalde, Le siège de l’aigle, Kaputt, Sur les falaises de marbre, Nous autres et Le dernier civil). Aujourd’hui je relaterai brièvement d’autres lectures, qui m’ont moins touché, moins convaincu, moins plu. Il est possible d’ailleurs d’en tirer quelques catégories, plutôt subjectives : le bon, à qui il manque un petit quelque chose pour emporter l’adhésion ; le moyen, qui flotte entre deux eaux, qui distrait mais n’enrichit pas ; le mauvais qui irrite particulièrement. L’article ressemblera un peu à un inventaire mais j’espère qu’il me permettra de fixer, en un minimum de mots, mon impression générale sur ces livres. Encore une fois, comme à chaque article de ce bilan, je considère que ces paragraphes n’ont qu’une très faible portée critique. Je m’excuse d’avance de l’effet de juxtaposition assez faiblement articulée que pourrait avoir cet article.

Les bons romans

Les exercices de style de Raymond Queneau ne sont pas un roman, tout au plus une micro nouvelle sur laquelle l’auteur a effectué d’infinies variations stylistiques. Pris isolément, aucun de ces textes n’a de valeur, lus à la suite, ils constituent un amusant exercice. Chaque variante impose un nouveau ton et, sur un schéma simple et éternellement recommencé, constitue une ludique introduction à la question du style. L’œuvre romanesque d’Hermann Hesse, quand le lecteur l’aborde de manière systématique, appartient aussi à cette classe des travaux de variations : sur le schéma toujours recommencé de l’opposition de l’individu et de la société, Hesse déploie une quête de soi, subjective et inachevée. De la première partie de son œuvre, abordée cette année, j’ai déjà mis en exergue l’excellent Rosshalde. Un autre de ses romans me paraît relever de cette première catégorie des bons livres : L’ornière. Un adolescent, sur qui son entourage fonde de grands espoirs, est soumis à une intense pression : il doit réussir ses études dans l’école la plus prestigieuse de la région. La stimulation intellectuelle de cette formation ne contrebalancera jamais les difficultés psychiques du jeune homme à s’adapter à ce nouveau monde fait d’exigences arides. La fin tragique parfait un récit juste et mesuré de l’éducation bourgeoise du XIXe siècle.

Dans son recueil de nouvelles, L’homme qui voulait changer le monde, Hesse déploie d’autres qualités romanesques, quittant parfois les rivages de l’opposition individu/société, souvent avec bonheur. De qualité inégale, il mérite néanmoins une lecture attentive, Si la guerre durait encore deux ans préfigurant même, étonnamment, les récits orwelliens. Hesse, surtout connu pour son œuvre romanesque, a laissé peu de nouvelles, à l’inverse de Borges. L’argentin écrit avec une incroyable densité stylistique et donne ainsi à ses écrits une profondeur singulière et inégalée. Très intellectuelles, peu romanesques, elles atteignent, en peu de pages, le statut de paraboles philosophiques et littéraires. L’aleph n’est peut-être pas le meilleur recueil, mais sa première nouvelle sur l’immortalité, est brillante. Aucun des Contes fantastiques (version Phébus) de Hoffmann ne peut prétendre à ce statut. C’est leur lecture conjointe qui donne toute leur valeur prophétique : la littérature fantastique doit beaucoup à Hoffmann et dans les décors tourmentés de la Prusse, il inventa un nouveau genre.

D’un tout autre type, l’Homo Faber de Max Frisch, dépouillé de tout ornement stylistique, s’attaque à la déshumanisation des sociétés industrielles et montre un technicien sans âme à l’involontaire reconquête de sa douloureuse condition. Le récit joue sur l’inadaptation croissante de l’homme à son univers moral et technique, inadaptation révélée par les réminiscences de la tragédie antique. Le Napoléon apocryphe de Louis-Napoléon Geoffroy-Château, sans ambitions littéraires (pour tout dire, il est assez médiocrement composé) vaut surtout pour ses intéressantes prémonitions. Et derrière l’ascension universelle et uchronique de l’empereur, le lecteur contemporain lit bien autre chose qu’une simple spéculation philosophico-historique : Napoléon annonce les tyrannies modernes et la destruction de l’ancien monde. L’étrange et inclassable Michael Kolhaas, de Kleist, relate la vengeance païenne et démesurée d’un vendeur de chevaux humilié par un grand féodal.  L’individu, que la société semble vaincre, finit par triompher en sacrifiant sa vie à sa vengeance. Le roman m’a intrigué et je crains de ne pas avoir réussi à percer certains de ses mystères. Les souvenirs de la guerre récente, de Carlos Liscano, sans égaler la qualité du travail de Dino Buzzatti évoquent les troubles de l’individu enfermé trop longtemps dans un quotidien usant et fastidieux. Un régime d’enfermement trop long provoquera chez lui un logique syndrome de Stockholm. J’ai chroniqué ces quatre livres plus longuement sur ce blog cet automne – je vous renvoie à ces articles -.

Le grand homme de Philippe Soupault aurait pu se limiter à son brillant premier chapitre, relatant l’ascension d’un industriel de l’automobile aux premières années du siècle. Le tableau du délitement d’une société sans but par le biais de la crise existentielle de son épouse est moins réussi. Le portrait social a mal vieilli. Comme vieillira probablement très mal le double récit d’Antoine Bello, Les falsificateurs et Les éclaireurs, qui sous des dehors ludiques invite ses contemporains à revisiter leur histoire récente par le biais d’un complot bien moins maléfique et dangereux que ses avatars américains. Ce qu’il raconte de notre temps est juste, mais je gage que ces récits n’évoqueront plus grand chose à nos descendants. Enfin, derniers de cette catégorie des bons romans, Aller-retour et La Table-aux-Crevés de Marcel Aymé qui dépeignent, dans cette Comédie humaine ironique et pessimiste qu’est l’œuvre du franc-comtois, les milieux des ronds de cuir et des paysans. L’imbécilité ambitieuse du comptable Justin Galuchey, qui cherche à s’élever  hors de sa médiocrité, est divertissante. Les rancunes paysannes de la Table-aux-Crevés prennent un tour plus dramatique, mais gagnent en vraisemblance et en profondeur ce qu’elles perdent en verve primesautière. L’étrange paragraphe final annonce d’ailleurs déjà l’écrivain fantastique.

Le moyen et le mauvais

Une année de lecture, ce sont de belles surprises, mais aussi d’inattendues déceptions voire de plates catastrophes. Heureusement que je ne me suis pas arrêté au premier roman de Hermann Hesse Peter Camenzind. Le style y est ampoulé et le fond peu convaincant : un villageois suisse, en crise contre la société qui l’entoure, renonce finalement à ses tourments pour une vie paysanne sans histoires. Je n’ai pas trouvé cette première issue au dilemme hessien très vraisemblable. Restent quelques admirables paragraphes sur les Alpes. Knulp et Demian m’ont moins déçu. Dans le premier, trop court, le lecteur observe, de trois points de vue extérieurs et divergents, la vie d’un marginal en rupture avec la société. Dans le second, le récit de la crise existentielle du jeune homme dévie sur de très douteuses interprétations psychanalytiques et omet d’examiner avec attention le rapport du héros et de la société qui l’entoure.

Même si j’ai pris du plaisir au récit de leur bêtise grotesque, les aventures de Bouvard et Pécuchet ne m’ont pas convaincu. Certes, le roman est inachevé, du fait de la mort prématurée de Flaubert, et il paraît difficile de le juger comme on juge une œuvre définitive. Si certaines scènes amusent, comme les catastrophes occasionnées par les expériences des deux imbéciles, d’autres ne suscitent parfois qu’un regard intrigué : Flaubert se moque des amateurs en spécialiste, oubliant par là peut-être que son lecteur n’est lui aussi qu’un amateur. Certains passages ont assez mal vieilli. Comme a (très) mal vieilli, Va au golgotha de Zinoviev. Sur le thème du fils de Dieu descendu en URSS,  à la manière du meilleur Boulgakov, l’auteur aurait pu livrer une parodie astucieuse et grinçante de la société soviétique. En réalité, la machine tourne à vide et l’homo brejnevicus ne convainc personne. Peut-être le roman le plus décevant de l’année. L’URSS est morte, sa satire également. Autre récit sur l’URSS, La lanterne verte de Jerome Charyn (chroniqué sur ce blog) part d’une bonne idée, un récit d’aventures picaresques sous la Grande Terreur. L’humour et la dérision ne prennent pas : l’ère stalinienne n’avait rien de drôle et, à se concentrer sur les aventures de la société du spectacle moscovite, Charyn en oublie qu’il existait en-dessous d’icelle une société brutalisée, martyrisée et pantelante.

Le gentillet Firmin amusera une après-midi de solitude : un rat apprend à lire et dévore – au sens figuré – tous les ouvrages qui lui tombent sous la dent. Parabole de la solitude du lecteur, ce petit récit distrayant ne mérite pas qu’on s’y arrête outre mesure. Le bien moins gentillet Moravagine de Cendrars était décevant : tableau d’une société dont les limites morales ont disparu suite à l’hécatombe de 14-18, j’ai suivi sans vrai plaisir les tribulations criminelles d’un fou dangereux. Quelques scènes méritent cependant le détour, notamment cette plongée en Amérique du Sud qui évoquera aux cinéphiles, de loin, la  quête démente d’Aguirre-Kinski en Amazonie. J’en ai déjà parlé par ailleurs, les médiocres Nouvelles sous ecstasy de Beigbeder appartiennent sans nul doute à la catégorie la plus périssable de la littérature actuelle. Ses slogans branchouillards amusent un instant. Au bout de cinq pages, ils navrent. Même le Cosmétique de l’ennemi d’Amélie Nothomb – je vous disais que j’avais lu du français contemporain… – convainc plus, malgré son scénario téléphoné, sa maigreur et sa platitude. Au moins, La moustache d’Emmanuel Carrère, sur une trame étrange et dérangeante, étonne son lecteur : la plongée dans la folie, sur le mode de l’uchronie, est plutôt bien orchestrée, même si elle manque de coffre. Enfin A une tombe anonyme de Juan Carlos Onetti, sur lequel j’avais  pourtant lu de très bonnes critiques, m’a déçu : l’étrange enquête sur une prostituée et son bouc dans le quotidien glauque d’une ville imaginaire d’Amérique du sud, ne m’a pas parlé.

A suivre : histoire littéraire

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s