Une année de lectures III : (grands) romans

Villa Malaparte, Capri

Comme indiqué au début de ce bilan, et pour la première fois depuis longtemps, les romans ont constitué mon premier type de lectures en 2009. Je n’ai pas toujours eu la main heureuse, mais cette année m’a permis de découvrir des auteurs comme Curzio Malaparte, Ernst Jünger, Evgueny Zamiatine, Blaise Cendrars ou Hermann Hesse – que, pour la plupart, je ne connaissais que de nom -. J’ai même fait de modestes incursions dans la littérature française contemporaine, où je ne m’aventure guère en général. Certains romans, excellents, méritent ici quelques lignes. Je ne détaillerai pas plus mes avis ici que dans les deux précédents volets du bilan.

La lettre écarlate de Nathanael Hawthorne vaut amplement son statut de classique. Dans une communauté puritaine d’Amérique du Nord, une mère célibataire a été condamnée à porter sur elle la lettre « A », stigmatisation de son pêché adultérin. Nul ne sait avec qui l’enfant a été conçu. Peu à peu se révèle, derrière l’exil intérieur de cette femme, les caractéristiques du conformisme social : les puritains, confits dans leur observance stricte du culte protestant, ignorent que le père de l’enfant est leur admirable jeune pasteur. La lettre écarlate raconte sa déchéance. Le thème, qui paraît éloigné des préoccupations de nos sociétés modernes, ne doit pas être compris comme une simple mise en scène de la culpabilité au sein d’une communauté de croyants. Hawthorne a connu une désastreuse expérience professionnelle aux douanes américaines, qui a failli le transformer en quelqu’un « qu’il n’était pas souhaitable de devenir ». Il l’évoque longuement en introduction du roman et dans la tragédie ponctuelle de la jeune mère et du pasteur se joue le drame éternellement recommencé du conformisme social.  La jeune femme et Hawthorne ont plus en commun qu’une lecture superficielle le laisserait supposer : quelle place peuvent prendre les impératifs collectifs sans altérer définitivement les individualités ?

Question hessienne par excellence ! J’ai entamé, peu après, un peu par hasard, la lecture des œuvres romanesques d’Hermann Hesse, dans l’ordre chronologique de leur publication. Ce qui, paradoxalement, est assez peu fréquent, la lecture d’un auteur s’échelonnant le plus fréquemment du plus au moins réputé. Parmi les cinq romans de jeunesse abordés – ni Loup des steppes, ni Perles de verre en 2009 – je ressortirais l’excellent Rosshalde. Un peintre d’une quarantaine d’années vit en mauvais termes avec son épouse, et seul l’enfant cimente encore le couple. L’artiste se rend peu à peu compte qu’il n’est plus à même, dans ces conditions, de mener ses créations à leur terme. Il ne veut pas quitter le domicile, car il aime sincèrement son fils. Comme souvent avec Hesse, le roman cherche à dénouer la crise existentielle de l’individu confronté à une société qui ne le comprend pas. Alors que Peter Camenzind avait conclu sur une porte de sortie irréaliste, quoique sereine et L’ornière, sur une fin tragique, Rosshalde tente d’équilibrer ces deux aspects dans une via media. Celle-ci est parfaitement égoïste et opportuniste mais dénouera la crise vitale que connaissait le peintre.

Le mexicain Carlos Fuentes, avec Le siège de l’aigle, s’essaie au roman politique épistolaire. La construction originale du roman sur le thème d’une crise future de l’État mexicain, en rend sa lecture très intéressante. Autour de la succession d’un président malade, deux clans s’opposent et cherchent à contrôler l’ambitieux jeune homme qui s’élève sous leur protection d’abord conjointe. Parfaitement cyniques, les hiérarques de l’État mexicain sacrifieront tout pour satisfaire leur ambition. Roman sombre, étouffant, le siège de l’aigle dévoile les mécanismes délétères de l’inaboutie démocratie mexicaine. La morale de l’ouvrage n’évite pas complètement l’écueil du poncif « tous pourris », mais l’astuce de la construction et le talent romanesque de Fuentes rachètent largement ce défaut. Récit de l’enlisement d’un système, ce roman n’a pas la grandeur d’âme des autres romans évoqués aujourd’hui mais je dois lui reconnaître un certain brio, qui m’a plu.

Magistral. C’est le mot qui m’est venu à l’esprit à la lecture de Kaputt, de Curzio Malaparte. L’auteur, reporter dans l’armée italienne envoyée en URSS pendant la seconde guerre mondiale, a assisté au conflit. Alors que Les bienveillantes de Littell, malgré certains passages brillants, s’embourbent parfois dans le didactisme et le grotesque, Kaputt parvient à garder une ligne romanesque cohérente. Sur un mode de remémoration des scènes les plus marquantes, il narre sa guerre et lui donne une consistance rarement atteinte. Le style imagé, poétique et sombre, correspond pleinement au récit. Ouvert sur une référence à Proust, qui a influencé la construction du roman – le rôle de la mémoire – Kaputt se déploie sur 600 pages et n’oublie rien des horreurs du conflit. Malaparte n’a pas besoin de faire de son personnage central un criminel : il est un témoin, et raconte la perversion, le désespoir, la défaite inéluctable, les intrigues et les crimes. Kaputt paraît plus authentique, plus vrai que les sinistres aventures de Maximilian Aue. C’est un témoignage sur le vif, et c’est peut-être là son seul défaut : quelle part y prend réellement le romanesque?

Ernst Jünger, autre témoin – et acteur – de la seconde guerre mondiale, écrivit, peu avant 1939, un de ses romans les plus célèbres : Sur les falaises de marbre. Dans une région imaginaire et splendide, la Marina, deux anciens soldats se sont retirés du monde et passent leurs journées à herboriser. Pourtant, dans l’arrière-pays qui surplombe la Marina, la menace du Grand Forestier s’accroît de jour en jour. En un peu plus d’une centaine de pages, Jünger narre la montée progressive du péril et la destruction finale de la Marina :  occupés à leur science, retirés du monde, les hommes de bien n’ont réagi que trop tardivement. Les armées du Forestier ne seront plus arrêtées et il faudra s’installer loin de la paradisiaque Marina et, peut-être, reprendre les armes. Evidente allusion à la montée du nazisme, le roman observe que le repli individuel et culturel des élites entraîne l’effondrement de la société. Peter Gay, dans Le suicide d’une République, aura la même analyse. Jünger, qui fera la guerre dans l’uniforme vert-de-gris de la Wehrmacht, choisira paradoxalement, malgré les falaises de marbres et ses propres réserves sur le nazisme, de rester dans la Marina devenue hitlérienne, sous la férule du Grand Forestier.  Cela n’enlève rien à la qualité littéraire de son roman, mais atténue peut-être la sincérité de son propos.

Enfin, concernant Le dernier civil d’Ernst Glaeser et Nous autres d’Evgueny Zamiatine, je vous laisse (re)lire les recensions moins fragmentaires que j’avais publiées ici et ici. Sur un canevas proche des romans de Dos Passos, Glaeser narre l’impossible retour d’un germano-américain dans l’Allemagne provinciale des années 27-33. Bientôt submergée par les prédications apocalyptico-politiques du NSDAP, l’Allemagne libérale se livre corps et âme aux démences manichéennes hitlériennes. Le talent de Glaeser est de retracer cet effondrement. Zamiatine dépasse largement son cadre temporel (la Russie des années 20), et crée, avec Nous autres, le genre de l’utopie négative, la dystopie. Posant les principes du bolchevisme, et plus largement de l’idéalisme politique planificateur devant lui, Zamiatine en développe impitoyablement les conséquences logiques jusqu’au tableau terrifiant d’une société inhumaine, dont la perfection dissimule l’inaptitude au bonheur et la trahison de ses principes premiers.

Ces sept romans méritent, selon moi, un large détour. Hawthorne et Hesse expriment, avec finesse et une certaine réserve morale, les interrogations de l’individu vis-à-vis de la société et du conformisme qui la soude ; Jünger et Glaeser affirment, alors même que l’expérience nazie est en cours, l’ignominie morale qui sous-tend son ascension et son exercice ; Fuentes jette un regard désabusé sur la démocratie mexicaine et son personnel politique ; Malaparte narre, avec une verve poétique splendide, les atrocités de la guerre à l’est et livre par ces remémorations une « Recherche du Temps perdu » sur le front russe. A lire et à relire.

A suivre : le bon et le moins bon

Publicités

4 réflexions sur “Une année de lectures III : (grands) romans

  1. Bonjour,

    Félicitation pour toutes ces lectures, je suis contente de voir que je ne suis pas seule à tenir un journal de bord et des petits comptes.

    Pour ma part, je lis principalement des romans (73 en 2009) et du théâtre. Comme vous, cette année, j’ai apprécié découvrir Hermann Hesse et Thomas Mann, mais aussi poursuivre la lecture de Stefan Zweig, qui me fais du bien à l’âme.

    Je lis peu d’auteur contemporain (les auteurs français sont malheureusement souvent decevants), mais quelques belles découvertes d’auteur américain, je vous conseille vivement, si vous ne l’avez jamais lu, de regarder du côté de chez Paul Auster qui m’a tout au long de l’année apporté beaucoup de plaisir (Leviathan, Le livre des illusions, le voyage d’Anna Blum, la nuit de l’oracle…)

    « Le dernier des justes » d’André Schwarz-Bart et le « Journal » d’Hélène Berr ont été des lectures majeures de cette fin d’année 2009.

    Ma fierté a été de lire « Molloy » de Becket que j’avais entamé plusieurs fois sans jamais arriver à passer la page 30…

    Objectif 2010 : »Malone meurt » (que je me suis enfin autorisée à acheter maintenant que j’ai fini Molloy), poursuivre la lecture de Gary, Gide, Hesse, Mann, Queneau… Après ma période allemande, qui est loin d’être terminée, poursuivre la découverte des écrivains américains contemporains : Auster, Cormac Mc Carthy, Bret Easton Ellis, Robert Cohen…

    Merci pour toutes les pistes de lectures faites sur votre blog et bonne lecture en 2010

  2. Bonjour,

    félicitations pour vos 73 livres de 2009. Ce compte, que je tiens également, est un peu absurde et tient plus du stakhanoviste que de l’esthète, mais je vous avoue y être attaché. A condition de ne pas s’en tenir à cet empilement, évidemment.

    Concernant les auteurs contemporains, je laisse le temps faire son œuvre. Je ne vais pas m’imposer de lire 50 romans contemporains alors que Virgile attend toujours sagement sur son étagère. 😉

    Vous me conseillez Auster, figurez-vous qu’il aurait dû intégrer la liste des auteurs lus en 2009 au moins dix fois. Et à chaque fois je lui ai préféré d’autres auteurs. Question de feeling dans l’instant. Je l’aborderai bien un jour, peut-être cette semaine, peut-être dans dix ans.

    Concernant les américains, je ne peux que conseiller de (re)lire Hawthorne, Fitzgerald et le merveilleux roman de McCullers, Le Coeur est un chasseur solitaire.

    A bientôt.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s