Une année de lectures II : théâtre

Avant-hier, j’avais dressé un petit bilan de mes lectures historiques de l’année 2009. Le deuxième volet couvrira, non les romans comme promis, mais le théâtre. Contrairement aux années précédentes, où je m’étais contenté de quelques tragédies historiques de Shakespeare, j’ai complété en 2009 un vrai petit programme théâtral : Goethe, Schiller, Pirandello, Ionesco, O’Neill et Garcia Lorca. Contrairement aux écrits historiques ou aux romans, je n’ai connu là nulle déception. La dizaine de pièces abordées méritait largement que je m’y arrête. J’ai d’ailleurs prévu de pérenniser mon intérêt pour le théâtre en 2010. Je possède en effet de belles réserves théâtrales : Brecht, Büchner, Claudel, Corneille, Gobineau, Ibsen, Kleist, Lessing, Maeterlinck, Schiller, Shakespeare et Shaw. Mais je ne les lirai peut-être pas tous cette année. Plutôt que distribuer mes lectures théâtrales 2009 en catégories, allant du meilleur au pire, je me contenterai d’évoquer chacune en quelques lignes, qui n’ont évidemment pas la prétention d’être des critiques abouties.

Le Faust de Goethe est une des pièces les plus célèbres de la littérature universelle. Reprenant le drame elisabéthain de Christopher Marlowe, Goethe le transforme en une immense tragédie, composée de trois volets. Le premier, appelé Urfaust, est une ébauche de jeunesse de la version la plus célèbre de l’écrit définitif. Le lecteur y découvre la nature du pari lancé par le docteur Faust, professeur éternellement insatisfait, à Méphistophélès : si, à un seul moment de son existence, il parvient à satisfaire ses désirs, alors le diable aura son âme. Le lecteur découvre également le personnage de Marguerite, la jeune fille qui jouera le rôle clé du premier Faust. L’histoire d’amour entre les deux personnages finira mal, Marguerite tuant sa mère alors qu’elle croit lui administrer un somnifère – donné par Méphistophélès – puis l’enfant qu’elle aura de Faust. Refusant de s’évader de la prison où elle attend l’exécution, alors que Faust vient la libérer, Marguerite remet son sort à Dieu qui la pardonne. Le Faust le plus célèbre développe l’Urfaust, ajoutant la célèbre scène de la nuit de Walpurgis, nuit du sabbat des sorcières sur le Harz. Les grandes lignes sont préservées, et pour tout dire, les lectures consécutives de l’Urfaust et du premier Faust sont un peu répétitives. Le second Faust, à mon sens impossible à mettre en scène, voit Méphisto, suite à la mort de Marguerite, entraîner Faust dans des aventures mythologico-esotériques dont il est parfois ardu de décoder le sens. Faust y rencontrera des alchimistes, l’homonculus, évocation romantique de la vie artificielle, puis Hélène de Troie, sauvera un Empire, conquerra un royaume, le gouvernera en tyran et finira aveugle, délirant un programme prométhéen de transformation du monde. Pourtant, grâce à l’intervention de Marguerite auprès de Dieu, Faust échappera à sa mort aux griffes du Diable, et ce malgré ses crimes. Étonnante rédemption justifiée par cette phrase devenue célèbre « Celui qui, dans son constant effort, n’épargne pas sa peine, Celui-là nous pouvons le sauver ». L’objectif de cet article n’étant pas de se livrer à une analyse du Faust de Goethe, je n’irai pas plus loin que cette étrange conclusion, fin optimiste d’une pièce extrêmement dense et sombre.

Je ne reviendrai pas sur l’excellente trilogie sur le théâtre de Pirandello (Six personnages en quête d’auteur, Chacun à sa manière et Ce soir on improvise), ayant déjà livré sur ce blog quelques commentaires sur ces pièces (cycle Autour de Pirandello : ici, ici et ici). Ces trois oeuvres ont l’immense mérite, malgré l’abstraction qui les rend difficiles à monter, de décentrer le regard du lecteur et de délivrer une des plus magistrales leçons sur le théâtre qui soit. Dans un tout autre registre, l’excellent Wallenstein de Schiller a également fait l’objet d’une recension ici. Schiller, s’il s’est imposé dans la littérature allemande au niveau auquel sont de notre côté du Rhin un Corneille ou un Racine, n’a jamais vraiment réussi à percer en France. C’est bien dommage car sa tragédie ambigüe et moderne sur le condottiere de la guerre de 30 ans mérite son appellation de chef d’oeuvre : s’articulent l’histoire individuelle, que le général aimerait convertir en destinée royale et l’histoire collective, celle des peuples, des armées, des lieutenants. De mon point de vue, et pour les raisons développées dans l’article ici publié, Wallenstein figurera un jour dans mon programme de relectures.

J’ai également abordé, sur plusieurs œuvres, deux auteurs majeurs du XXe siècle théâtral : O’Neill et Ionesco. Un peu oublié de nos jours, l’américain Eugene O’Neill, prix Nobel de littérature en son temps, a écrit de nombreuses pièces dont deux seulement sont encore aisément trouvables : Le deuil sied à Électre, adaptation moderne de la tragédie antique et Long voyage du jour à la nuit, plongée autobiographique dans les tourments familiaux de l’auteur. Dans Le deuil sied à Electre, le retour d’un général de la Guerre de Sécession entraîne la destruction progressive du foyer familial, sous l’influence sévère d’une jeune fille, qui brisera son clan pour assouvir ses vengeances. La pièce, sur un canevas classique, est de très bonne facture et la psychologie, voire la psychanalyse, prend le pas sur les dieux antiques comme moteur de la tragédie. Dans le Long voyage du jour à la nuit, O’Neill retrace une journée peu ordinaire de sa jeunesse : nés d’un père acteur qui n’a jamais joué que le rôle d’Edmond Dantès et d’une mère devenue morphinomane, l’auteur et son frère vont assister à la rechute de leur mère dans la drogue. Nuls dieux, nulle fatalité, juste le point d’arrivée tragique d’une longue descente aux enfers familiale. Un cran en-dessous du Deuil sied à Electre je l’admets.

J’ai découvert Ionesco cette année par quatre pièces : Rhinocéros (chroniqué ici), Le roi se meurt, La cantatrice chauve et La leçon. Autant le théâtre de Pirandello ou celui de Goethe peuvent être lus sans être vus, autant celui d’Ionesco perd un peu de sa vivacité à la lecture. Rhinocéros, qui retrace la montée du conformisme social et le refus de l’antihéros Bérenger de s’y plier, y perd peut-être moins que les autres, grâce aux nombreuses indications scéniques qu’Ionesco a insérées dans le texte. Les autres demandent d’abord à être vues. La cantatrice chauve, modèle de pièce absurde, sans histoire, presque sans personnages, demande du lecteur une certaine rapidité : lue vite, peut-être même à haute voix, elle retrouve la vivacité indispensable à sa découverte. Le roi se meurt, sur un ton nettement plus sombre, quoique non dénué de saillies absurdes, est une pièce d’une grande noirceur : le roi Bérenger va mourir et sa première femme le prépare au néant. Derrière les rires du début émerge peu à peu le néant qui dévore chaque personnage : la mort va faire son œuvre et il n’y a aucun échappatoire. Enfin La leçon, sur un ton absurde et caustique, retrace l’enseignement d’un professeur très convenable qui s’avère, au fur et à mesure de la pièce, être un odieux tueur en série. La pièce est moins aboutie intellectuellement que les autres.

Mariana Pineda de Garcia Lorca perd beaucoup à la lecture. Les indications scéniques ne suffisent pas entièrement à imaginer le décor évaporé qui doit encadrer cette tragédie. Et sans celui-ci, le drame est trop classique : une jeune fille, par amour, refuse de livrer son amant révolutionnaire dans l’Espagne réactionnaire des années 1820. Écrite dans les années 1920, cette pièce aurait pu donner lieu à une œuvre didactique, à thèse. C’est tout l’inverse, Mariana Pineda est une estampe délicate qui vaut pour la douceur poétique de son décor. Le traducteur, qui avoue avoir souffert pour retranscrire l’ambiance, n’est pas à blâmer : il a fait de son mieux, mais, en bonne pièce de théâtre, Mariana Pineda est conçue pour les planches.

Ces quelques réserves mises à part, mes lectures théâtrales 2009 ont donc été extrêmement satisfaisantes.

A suivre

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7 réflexions sur “Une année de lectures II : théâtre

  1. Les meilleurs passages des écrits de théâtre ne se révèlent, je pense, qu’à voix haute. Combien de fois j’ai lu une série de tirades en me disant que c’était un passage bien plat, pour changer d’avis en les lisant à voix haute, ou encore mieux, en essayant de les improviser ou d’imaginer les jouer. On ne peut pas vraiment comprendre la scène 2 de l’acte 1 de Richard 3, sans la dire et essayer de la jouer. On se rend alors compte le défi monstrueux qu’elle représente pour un acteur, et combien elle peut sonner vraie si elle est réussie. Si on se contente de la lire, elle est proprement absurde.

    Pour ton année à venir, parmi les écrits les plus intéressants que j’ai lu sur le théâtre, figure les livres de Peter Brook: « L’Espace vide », « Le Diable, c’est l’ennui », « The Shifting Point » et « Conversation with Peter Brook 1970-2000 ». Si tu ne les a déjà lus, bien entendu. 🙂

  2. Ah Richard III… Je suis bien d’accord, il faut la déclamer (et s’assurer que personne ne m’entend, je ne suis qu’un piètre acteur). Les deux monologues encadrant Bosworth sont extraordinaires aussi. A Horse! My Kingdom for a Horse!

    C’est malin, j’ai envie de le relire maintenant! 🙂

    Pour Peter Brook, je ne connais pas du tout. Je jetterai un coup d’oeil.

    Je me mets de plus en plus à lire du théâtre (certains auteurs s’y prêtent plus que d’autres, je ne vois aucun moyen technique de monter le Faust II de Goethe, sauf à disposer de fonds illimités!), mais j’ai tellement de retard à rattraper! A part Molière, Racine et Shakespeare (et pas tout hein…), je n’avais pas lu grand chose jusqu’à cette année. C’est O’Neill, Ionesco et Schiller qui m’ont fait creuser.

    J’ai vu quelques pièces au théâtre d’ailleurs (dont une chroniquée ici, Pyrame et Thisbé de Viau ; Sous le Volcan de Guy Cassiers ; Médée de Jean Anouilh (à moins que ce fusse en 2008? j’ai un doute)) et je devrais y retourner au premier trimestre 2010 : La nuit des rois de Shakespeare, une pièce de Labiche et une création de Jacques Gamblin.

  3. « I can take any empty space and call it a bare stage. A man walks across this empty space whilst someone else is watching him, and this is all I need for an act of theatre to be engaged », Peter Brook, The Empty Space.

    Il faut profiter de ce monsieur aux Bouffes du Nord (et ailleurs) tant qu’il est encore avec nous; il n’est plus tout jeune…

    Cat

  4. J’aime énormément Oncle Vania, mais la Cerisaie est également un classique.

    J’y ai pensé, parce que Peter Brook, justement, avait monté de cette dernière une version qui est considérée comme classique. Pour l’avoir vue (mais filmée, hélas) jadis en cours de théâtre, je n’avais cependant pas été ébloui.

    L’ultime film de Louis Malle est une version filmée de Oncle Vania: Vanya on the 42nd Street, rare interprétation où les acteurs m’apparaissent incroyablement juste. C’est assez rare avec Tchekhov, puisque les acteurs disent des choses d’une incroyable banalité, ce qui rend d’autant plus poignant leur obstination à contourner les enjeux (et à éviter la résolution des petits drames). Bien des acteurs tendent à surjouer, à compenser par une emphase indue les dialogues ordinaires.

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