Les 400 prix

Le gouvernement joue depuis plusieurs mois une série que les français commencent à bien connaître: « Un jour, une polémique ». La semaine dernière, pour ceux qui auraient raté l’épisode 341 du pseudo-spectacle que les médias et le gouvernement nous infligent, la remise du Prix du roman d’entreprise par Xavier Darcos a provoqué le léger bruissement du landernau, puisque sa gagnante a refusé de se déplacer pour recevoir des mains du Ministre sa récompense. Craignant pour son honorabilité, Delphine de Vigan a donc rejeté ce trophée dans lequel elle voyait probablement une complaisance coupable envers la politique menée depuis deux ans et demi par M.Sarkozy. Emporter un Prix du roman d’entreprise et le recevoir des mains d’un ministre prête à confusion : n’y a-t-il pas derrière le livre lauréat quelque soutien visible ou cryptique à la cause de l’UMP? Il faut reconnaître que les écrivains n’ont, en France, guère besoin de prix supplémentaires, et encore moins lorsqu’ils sont patronnés directement par le pouvoir politique. Le général de Gaulle disait plaisamment de la France qu’elle était le pays des 400 sortes de fromages. Elle est aussi, et c’est moins connu, le pays des 400 sortes de prix littéraires. Un cliché identitaire très répandu voudrait que l’honorabilité, la respectabilité en France se conquièrent par l’écriture et la publication. Elle se conquiert également par les prix, système d’autocongratulation très étendu, participant, pour les plus prestigieux, à la stratégie industrielle des éditeurs, qui placent dans les jurys leurs auteurs et leurs amis. Le Goncourt, l’Interallié, le Femina ou le Renaudot assurent de bonnes ventes, quelle que soit la qualité du roman. Ces têtes d’affiche donnent aux maisons d’édition l’assurance de rentrer dans les frais de leur coûteuse rentrée littéraire.

Mais il existe, aux côtés de ces récompenses prestigieuses, une incroyable masse de prix sans retentissement médiatique, sans échos, qui n’occasionnent pour leur lauréat qu’une fugace fierté et l’encaissement d’une modeste somme d’argent. L’Académie française, qui a hérité jadis des patrimoines de quelques branches aristocratiques éteintes, et qui a fait fructifier ces legs, est la plus importante distributrice de Prix – j’en ai compté 37 –. Le Grand Prix de l’Académie est le plus prestigieux. Il est encadré par des prix spécialisés, celui de la nouvelle, celui du roman, celui de la biographie historique, celui de la biographie non-historique, celui de l’ouvrage de philosophie morale, celui du meilleur livre écrit par une femme, celui du livre d’histoire non-biographique, celui du livre d’archéologie, etc… Ces ouvrages bénéficient ainsi de l’aura de l’Académie tout en souffrant peut-être aussi de son image vieillotte. Les recalés du cénacle des gérontes ne doivent évidemment pas s’inquiéter. L’Académie Goncourt délivre, en plus de son prix général, quatre prix spécialisés ; les jurés du Femina, du Medicis et du Renaudot deux. Les jurys de ces prix sont le plus souvent composés d’écrivains, voire d’anciens vainqueurs, qui lisent héroïquement les 750 romans de la rentrée en moins de deux mois et peuvent ainsi décerner au meilleur livre sa juste récompense. Belle performance que voilà ! J’ironise car leur travail est avant cela prémâché par divers comités de pré-selection qui affinent la liste de manière à ne froisser aucun éditeur majeur et à proposer la liste la plus équilibrée possible. Si les prix spécialisés de l’Académie ne sont pas toujours l’objet d’une féroce concurrence entre les maisons d’édition – l’attribution du Prix Emile Faguet de la critique littéraire par exemple ne suscite guère de controverses – ce n’est pas le cas des prix les plus médiatiques.

En cas de rejet par l’assemblée officielle – l’Académie – et les assemblées officieuses mais influentes des grands jurys – le livre peut encore trouver de bien nombreuses récompenses. Les médias d’abord : Courrier International, Elle, Télérama, France Télévision, le Point, le Soir, le pèlerin, Première, Marie-Claire, le Nouvel Observateur, VSD et même, oui, Trente millions d’amis et le Journal de Mickey ! Il arrive d’ailleurs que certains livres emportent la mise sur plusieurs prix. Mais ce n’est pas terminé, car il faut compter avec les prix régionaux (Nice, St-Nazaire, Alsace-Lorraine, Orange, les Sables d’Olonne, Aquitaine) , les prix de fondations et d’entreprises (la SNCF, la Poste, les associations professionnelles de libraires, les mutualistes, Technologia, Décembre, la FNAC), les prix testamentaires (Maurice Genevoix, Maurice Barrès, Marcel Pagnol, Erckmann-Chatrian, Jean Giono, Louis Nucéra, Molière), les indépendants (le Flore, le Virilo, les prix lycéens). Bien sûr, des prix plus généraux récompensent des oeuvres. Au niveau international, le Nobel de littérature est le plus célébre, mais il existe également le Prix Goethe (qui ne récompense pas que des écrivains) en Allemagne, le Prix Cervantès dans le monde hispanique, ou le Prix Camoes dans le monde lusophone. La francophonie a quelques récompenses également, mais rien d’aussi prestigieux. Pour récompenser les auteurs eux-mêmes, en France, les Grands Prix de l’Académie Française, le Prix de la Bibliothèque Nationale, le Prix de la langue française, etc… suppléent utilement l’absence de prix globaux de la francophonie. Malgré la mélancolie qui s’empare parfois des lettrés quand ils constatent les (non)-lectures de leur contemporains, force est de constater qu’un pays qui décerne autant de récompenses différentes est encore, quoi qu’on en dise, un pays fasciné par l’écrit, notamment littéraire.

Post-scriptum:

Sur mon précédent blog, j’avais évoqué, en 2007 et 2008, les livres dont la lecture m’avait marqué. Au mois de janvier, je referai de même à propos de mes nombreuses lectures de 2009. Mais avant cela, j’aimerais vous livrer le palmarès d’un prix qui conviendrait amplement à ce blog, celui du livre « brumeux ». Les catégories sont mouvantes – de toute manière je suis le seul juré – j’exige néanmoins une argumentation défaillante, des exemples mal choisis, une édition ratée, des propos mal agencés et une absence totale de style et d’intérêt. Évidemment, je suis limité par mes propres lectures : je ne peux le décerner qu’à un un livre lu – ce qui élimine toutes les nullités dont l’absence de qualité était trop visible avant l’achat. Ce prix brumeux pourrait aussi être un palmarès personnel d’achats inutiles.

2007

L’Italie, un Etat sans nation, de Manlio Graziano, prix Brumeux, section histoire. Ce prix récompense la copie paresseuse de Gramsci, l’absence de travail de l’auteur, pseudo-enseignant d’un établissement supérieur privé, des sources infinitésimales, une argumentation déplorable et la médiocrité générale de l’édition. Et il fallait être particulièrement mauvais pour dépasser dans le genre le long et misérable reportage de Mario Dederichs sur Heydrich et la soporifique biographie de Louis XV de François Bluche.

2008

Le siècle d’Albert Einstein, de Laurent Lemire, prix Brumeux, section sciences. Il n’était pas possible, malheureusement, de le décerner au Goebbels de Lionel Richard, pourtant exercice de basse voltige elliptique et méprisable, car Lemire a placé la barre sur des cimes inatteignables. L’Einstein de Lemire est un exercice de name-dropping, qui utilise la technique du saut dite « coq-à-l’âne » pour dissimuler l’immense vacuité de son propos scientifique. Quand on n’a pas la compétence pour parler d’un sujet, on n’écrit pas un livre dessus. Même un étudiant de Sciences-Po n’oserait pas faire de cette manière l’étalage d’une culture qu’il n’a pas. Mieux que toutes les critiques, une merveilleuse saillie du spirituel Lemire m’est restée en mémoire. Le physicien Max Planck hésite sur la conduite à tenir face à la guerre. Constat de Lemire : « Il n’est pas libre Max. ». Hervé Christiani pour illustrer Einstein…

2009

J’avais très envie de récompenser la poussiéreuse Histoire d’Italie de Sergio Romano, un de ces cadavériques ouvrages écrits pour décourager les étudiants de continuer leurs études, ou le mal vieilli Va au Golgotha de Zinoviev, dont le propos brejnévien n’évoque plus rien de nos jours et puis je me suis dit, Nouvelles sous ectasy de Beigbeder, cadeau – empoisonné – de ma librairie cette année, mérite largement ce titre. Pour le contenu, mais également, un peu, pour le personnage : de la mauvaise littérature branchouillarde et égocentrique qui dissimule sa profonde nullité par ses slogans-chocs d’ancien publicitaire. La paranoïaque exécution des Ceacescu de Radu Portocala et les Gens du Moyen-Âge de Robert Fossier, chroniqué ici naguère, peuvent aussi être évités.

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