Songe d’un soir d’automne

Les amours tragiques de Pyrame et Thisbé, Théophile de Viau, mise en scène Benjamin Lazar, Compagnie Le Théâtre de l’Incrédule, 9 novembre 2009, Maison de la Culture d’Amiens

Seule pièce de Théophile de Viau (1590-1626), Pyrame et Thisbé représente l’apogée du théâtre baroque français. L’époque classique, de Corneille et de Racine, qui lui succéda immédiatement, ensevelit cette pièce dans un profond oubli. Le protestant Viau, emprisonné pour irréligion, mort des privations occasionnées par son séjour à la Conciergerie, ne pouvait coexister avec Corneille. Son œuvre, pourtant populaire en son temps, ne ressurgit que sur l’intervention, deux siècles plus tard, de Théophile Gautier. De par son histoire particulière, cette pièce n’a pas eu la place qu’elle aurait pu mériter dans l’histoire littéraire française. Ce Roméo et Juliette français retrace les amours contrariés de deux personnages mythologiques, dont les familles et le roi refusent l’union. Histoire bien connue qui s’achève par le suicide tragique des deux amants : alors qu’ils ont médité leur fuite loin de leurs parents, les amants ne parviennent à se trouver dans le désert. Attaquée par un lion, Thisbé s’enfuit laissant là un foulard plein de sang. Quand Pyrame arrive, il croit son aimée dévorée par le félin et met fin à ses jours. Tragique méprise, car Thisbé encore en vie, arrive quelques instants après le suicide de Pyrame sur le lieu de rendez-vous. Elle rejoint son amant dans la mort peu après avoir découvert son cadavre.

Benjamin Lazar ressuscite, dans une exigeante mise en scène, le théâtre baroque français de Viau tel que les spectateurs pouvaient l’admirer au XVIIe siècle : éclairages naturels à la bougie, costumes d’époque, jeu des acteurs face au public, avec les mouvements et les accents du temps. En proposant la pièce dans ses conditions historiques, Lazar renoue le fil rompu par l’âge classique entre le théâtre baroque et le théâtre français. Ce n’est pas du purisme, mais une résurrection. Celle du poète protestant condamné par le pays catholique, celle du tragédien baroque répudié par les auteurs classiques et leurs règles formelles de composition et de mise en scène. Lazar fait revivre une branche morte du théâtre français, un rameau qui aurait pu bourgeonner vers un théâtre bourgeois, au lieu de ne laisser subsister qu’un théâtre de cour – fort brillant au demeurant -. Viau n’a pas eu de postérité : Boileau, Malherbe, Corneille ne se départiront ni du classicisme ni du style en vogue à la cour. Paris, qui ne compte qu’un théâtre, la Comédie Française, contre Londres qui en compte une dizaine. Le théâtre officiel de Corneille et Racine contre le théâtre élisabéthain et Shakespeare. Deux instants de l’histoire théâtrale. En redonnant Viau, Lazar laisse le spectateur découvrir ce que n’a été le théâtre français qu’un court instant.

D’où l’apparent purisme qui sous-tend la mise en scène. Car tout y est. Les jeux de lumière sont splendides et évoquent les tableaux de Georges de la Tour. L’ensemble atteint une poésie exquise. Les bougies que portent Pyrame et Thisbé lors de leurs entrevues secrètes, laissant la majeure partie de la scène dans les ténèbres, accroissent l’attention du spectateur. La flamme vacillante des bougies semble animer le visage des acteurs, les rendant tout à la fois irréels et lointains, ardents et symboliques. L’ingéniosité de l’éclairage approfondit le propos et les sentiments : lumière forte, aveuglante, quand le roi s’exprime ; lumière tamisée lorsque se jouent d’étranges et criminels conciliabules ; lumière infime et néanmoins divine lorsque Pyrame et Thisbé se rencontrent. A la tyrannie du roi – les monarchomaques précèdent Viau de quelques décennies seulement – symbolisée par un éclairage aveuglant, simplificateur, qui rejette l’ombre, l’imperfection, et donc l’humain loin de son artificiel rayonnement, succède le temps du demi-ton, de l’intrigue, des conjurations sordides et des amours secrets. Éclairage magique qui approfondit le propos.

Les costumes typiquement XVIIe siècle amplifient la résurrection baroque. Comme le jeu des acteurs. Le spectateur contemporain n’est pas habitué à voir les acteurs déclamer leur rôle en regardant la salle. Étrange sentiment qui accroît l’impression poétique : la pièce est plus déclamée qu’elle n’est jouée. Lazar oblige le spectateur à entrer dans le texte de Viau, dans sa rythmique et ses rimes. Ce théâtre-là est une poésie baroque aux flambeaux. Une tragédie qui plonge en plein XVIIe siècle. Le texte du poète n’est pas exempt de références plus ou moins évidentes au contexte historique proche dans lequel il fut écrit. Le roi est un tyran, il refuse tout ce qui ne dépend pas étroitement de sa volonté, et le jeune couple, qui semble lui échapper, doit périr. La tragédie familiale se double alors d’une tragédie politique dont les implications sont claires : les guerres de religion n’ont pas refermé toutes leurs cicatrices, et les doctes débats sur le tyrannicide ne sont pas encore enterrés par l’absolutisme de Louis le Quatorzième. La guerre civile a laissé des traces éparses, et le protestant Viau leur fait écho. La mise en scène de Lazar ne permet pas néanmoins au spectateur de saisir toute la profondeur historique des allusions de l’auteur. En effet, et c’est peut-être la limite de la résurrection de l’auteur, les acteurs s’expriment en français du XVIIe. Les R sont roulés, les S et X finaux sont audibles comme toutes les conjugaisons, les « oi » se prononcent « oué ». Si le spectateur admire la performance des acteurs – il faut tenir ces intonations 2h15, presque 2h30 si l’on compte la farce introductive des Trois Bossus – elle le force aussi à se concentrer parfois plus que de mesure sur le sens des mots. Et pas sur le sens des phrases. Un spectateur du XVIIe aurait compris cette langue, car elle était la sienne. Elle n’est plus la nôtre, fallait-il vraiment la ressusciter ? Cette hypothèse mise de côté, la pièce de Viau est rendue à sa nature originelle. Ce pari impressionne par la rigueur avec laquelle il est assumé, le pointillisme avec lequel il est tenu.

Viau ressuscité, peut-être, mais ressuscité comme produit d’un temps achevé. Une lucarne s’est ouverte sur le passé. Le spectateur imaginera quelques instants les bourgeons qui auraient pu éclore sur la branche baroque de la littérature française. Mais cette mise en scène close sur elle-même, close sur un temps fini, pour poétique qu’elle soit, ne fera pas revivre Viau. Malgré ses efforts, et son admirable sens des lumières, Lazar ne nous offre, sur ce fossile théâtral disparu, qu’une idée de ce qu’il fut quand il vivait. Jamais il ne parvient à le faire revivre, à lui redonner une consistance qui dépassât le songe. Ce théâtre est passé. Benjamin Lazar et sa troupe ont néanmoins offert au public quelques instants de rêve un soir morose de novembre.

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