Archéologie d’une collaboration : Notre avant-guerre, de Robert Brasillach

Notre avant-guerre, Robert Brasillach, 1940

Depuis les années 70, l’historiographie française a beaucoup travaillé sur le thème de la collaboration intellectuelle et littéraire. Mis à part Céline, qui demeure publié, lu et étudié, et, à un degré moindre, Jouhandeau pour son monumental Chaminadour, les écrivains collabos ne sont plus que des noms dans ces livres d’histoire. Bonnard, Chardonne, Rebatet, Hermant, Bardèche, Chack, Cousteau – le grand frère du commandant – et Robert Brasillach ne sont édités que de manière marginale, avec force précautions, quand ils le sont encore. Concernant Bonnard, Cousteau, Hermant et Chack, le verdict de l’histoire politique rejoint celui de l’histoire littéraire : ils n’existent plus que comme symboles de la trahison, comme figurations du penseur dévoyé. Rebatet subsiste vaguement – mais pas ses Décombres, vendus fort chers par les seuls bouquinistes. Quelques œuvres de Chardonne sont encore disponibles. Quant à Brasillach, son beau-frère et ayant droit, Maurice Bardèche, l’a confiné dans des maisons d’édition d’extrême droite, rendant son accès assez difficile. C’est donc auprès des éditions – nom évocateur – Godefroy de Bouillon que j’ai trouvé cet opus, Notre Avant-guerre.

Brasillach est le seul écrivain collaborateur d’envergure – je vous fais grâce de l’œuvre marine anodine de Paul Chack – à avoir été exécuté. Tous les autres s’en sont tirés, et, même devenus infréquentables, ont paisiblement terminé leurs jours. Voilà probablement la raison profonde de la notoriété ténébreuse du normalien. Aujourd’hui encore, Brasillach symbolise le salaud, le dévoiement de son journal, Je suis partout, et des propos qu’il y tint jusqu’en 1943 appartiennent sans conteste à « ce passé qui ne passe pas ». La curiosité mue par diverses lectures – Le voyage d’automne de François Dufay, Intelligence avec l’ennemi d’Alice Kaplan – j’ai donc lu Notre avant-guerre, mémoires d’un homme de trente ans écrits sur le front de la Drôle de guerre. Premier constat, si Brasillach s’y revendique fasciste, à aucun moment le lecteur ne pourra se faire une idée du parcours intellectuel et moral qui a poussé le normalien vers cette doctrine. Il ne consacre que quelques lignes aux raisons profondes de son adhésion, qu’il rattache à un « esprit anticonformiste , antibourgeois » dans lequel « l’irrespect avait sa part ». Cet esprit « opposé au préjugé », cet esprit de « l’amitié, dont nous aurions voulu qu’il s’élevât jusque l’amitié nationale » se plaque de manière très artificielle au récit de ses années de jeunesse. En n’interrogeant pas cet aspect fondateur de sa future notoriété, l’auteur laisse orphelin son lecteur du XXIe siècle. Car, au-delà de quelques pages antisémites, fort courantes pour l’époque, et dont je craignais qu’elles ne fussent plus nombreuses, la question de son engagement fasciste appartient au domaine de l’inexpliqué. Brasillach dresse le tableau d’une époque, 1925-1939, s’y dépeint, mais ne motive jamais aucun de ses actes. Il se veut surtout témoin et en peignant les traits de l’époque, reste à la lisière de son propre rôle.

La première moitié du livre, qui se rattache à la fin de l’après-guerre – jusque 1933 – consiste principalement en un récit amusé et frivole de ses années d’étude. Il y rencontre Bardèche, le futur mari de sa soeur et Thierry Maulnier, avec qui il partage ses passions : les pastiches littéraires, le théâtre, le cinéma muet. Quelques pages retracent les modes et les grands débats du temps. Quasiment apolitique, cette partie contraste avec la suivante, où Brasillach, devenu fasciste, collabore avec Maurras à L’action française puis rejoint l’équipe de Je suis partout. Le mystère de l’adhésion restant complet, le récit bascule en même temps que le destin de l’Europe. Brasillach fasciste observe de loin les évènements de février 1934, et de plus près ceux d’Espagne. Alors qu’Orwell et Malraux sont engagés volontaires dans les Brigades Internationales qui défendent la République, Brasillach vient en Espagne réaliser des reportages sur le régime de Franco. Tout en évoquant les crimes communistes – dont on sait désormais qu’ils ont bien existé, ordonnés par Staline – Brasillach jette une lumière voilée par l’idéologie sur la conduite de la guerre des franquistes. Ces pages de propagande précèdent les pages les plus antijuives – contre le gouvernement du Front Populaire du « juif Blum ». Procédant souvent par allusion, jamais Brasillach ne se vautre dans l’antisémitisme ordurier d’un Céline. La mention de la judéité précèdera néanmoins les noms de tous les personnages publics israélites évoqués. Parti à Nuremberg assister à la fête du parti Nazi en 1937, Brasillach y rencontre Goebbels, Hess et Hitler qu’il interviewe. Capable d’une lucidité de détail – il voit très bien qu’Hitler sacrifiera son peuple à la réalisation de son projet – il est trop ébloui par la camaraderie de façade du fascisme pour s’en départir. Et quand il évoque « la politesse contenue » de l’antisémitisme nazi, le lecteur d’aujourd’hui en viendrait presque à rire, si la nausée concentrationnaire ne l’en empêchait immédiatement. La défaite française et l’occupation n’ont pas poussé Brasillach vers le nazisme. Séduit, ébloui par le culte des flambeaux dans les cathédrales de lumière païennes du IIIe Reich, il était déjà, en quelque sorte, condamné à collaborer à l’édification de l’Europe Nouvelle.

Pourtant, l’auteur de Notre avant-guerre parle plus de théâtre et de littérature que de fascisme. Il passe plus de temps à expliquer le caravaning, nouveau en Europe qu’à raconter son entrevue avec Hitler. Ses conseils de location de « roulotte » prennent plus de place que ses remarques sur le chef nazi. Il décrit avec une tendresse amusée et sincère ses canulars de normaliens – dont le célèbre faux des Poldèves, auquel il a participé de loin – et semble se moquer de Léon Degrelle – le fasciste belge – quand il tresse son éloge. Il laisse, pour ce faire, parler le wallon qui s’empêtre alors dans des libres propos absurdes et incohérents. L’adhésion, inexpliquée, même si elle est explicable, de Brasillach au nationalisme extrême paraît à la fois profonde et frivole, plus émotive et fantasmée que rationnelle et lucide. Brasillach percevait son engagement fasciste – il n’a pourtant jamais adhéré à aucun parti, contrairement aux nombreux intellectuels fourvoyés avec Doriot – comme un signe d’anticonformisme, une rébellion contre le radicalisme mou et le socialisme désorganisateur. Séduit par les illusions de camaraderie virile que suppose le fascisme, par ce mélange de populisme antibourgeois et d’outrances provocatrices, par ces piques antisémites qui parlaient à son ventre et à son cœur plus qu’à son esprit, Brasillach est entré plein d’une fougue juvénile, ludique et amusée dans une époque grave et tragique. Cet Avant-guerre pose plus de problèmes qu’il n’en résout : le normalien amateur de jeux de l’esprit, ironique, non-conventionnel comme une partie de sa génération, disciple du germanophobe royaliste Maurras et des déclinistes de son temps, motivé par un antisémitisme épidermique, ne mesurait pas l’immensité de la responsabilité morale qui serait sienne cinq ans plus tard.

Même s’il s’éloigna en 1943 de Je suis partout – il voyait bien vers quels gouffres se dirigeait le nazisme – Brasillach fut arrêté peu après la Libération de Paris. Condamné à mort et fusillé en 1945 pour ses appels au meurtre quotidiens, il connut le destin auxquels échappèrent les fuyards qui laissèrent le temps faire son oeuvre d’oubli et de pardon. S’il avait fui, il aurait survécu, comme eux. Et comme eux, lui qui mourut à 36 ans, il aurait consacré plusieurs décennies à justifier ses choix sans vraiment les regretter, à participer à des rassemblements mêlants anciens de Vichy, de Sigmaringen et de l’OAS et à clamer, de toute la hauteur de sa complicité criminelle, qu’il avait eu bien raison, au final, d’avoir soutenu Hitler. Brasillach, fasciste de salon, n’avait rien compris aux enjeux tragiques de son temps. Cet avant-guerre mondain le démontre : se proclamer fasciste en 1936 au Flore, ce n’était pas sérieux. Et pourtant, c’était d’une gravité extrême. Il aura payé cette leçon de sa vie.

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10 réflexions sur “Archéologie d’une collaboration : Notre avant-guerre, de Robert Brasillach

  1. Rappelons quand même qu’il a quitté Je suis partout (pour écrire ensuite dans Révolution nationale je crois, ce qui ne vaut guère mieux) simplement parce qu’il devenait clair pour lui que les allemands perdraient la guerre et qu’il voulait réorienter la revue vers un contenu plus littéraire et moins politique : aucun sursaut moral, pur opportunisme.
    Pour le reste, un bon critique et un piètre écrivain, je n’ai jamais trop compris l’acharnement d’une certaine extrême-droite à le mythifier presque davantage que Celine.

  2. Bien sûr, c’était de l’opportunisme. Il avait compris que la guerre était perdue. Comme d’autres… (Ramon Fernandez par exemple, qui cessa son activité politique la même année).
    Je n’avais pas l’impression d’avoir laissé supposer un sursaut moral.
    Je crois plutôt à un mélange de forfanterie « non-conformiste » très Café de Flore d’avant-guerre, d’attirance pour la camaraderie virile supposée par le nazisme et d’un antisémitisme irrationnel et physique (quoique…).
    Quant à sa notoriété actuelle, elle vient principalement de son exécution. Brasillach « martyr » de l’épuration, lieu de mémoire des anciens de Vichy, de la collaboration et de l’OAS… Le beau-frère, Bardèche, qui n’est mort qu’en 1998, a beaucoup contribué à faire de Brasillach un symbole des luttes passées de l’extrême-droite française.

    Tiens, je lisais sur ton blog que tu avais lu un livre en rapport avec Brasillach. S’agit-il du Alice Kaplan?

    PS : et un de ces jours, je me collerai aux Sept Couleurs…

  3. Curieux, tu n’évoques pas Drieu La Rochelle, alors qu’il a lui aussi une relative postérité (à la fois en littérature et en politique…). Cette survie posthume, commune à Céline et Brasillach donc, tient sans doute pour partie à leur côté « électron libre » permis par leur disparition précoce, c’est-à-dire que l’anti-conformisme d’avant 1944 n’a pas été travaillé et transformé par les efforts de justification d’après-guerre dont tu parles pour les survivants.

  4. Oui j’avoue avoir involontairement omis Drieu… Je savais pourtant que j’en oubliais un. La liste n’est pas exhaustive.
    Drieu n’est pas autant lu que Céline, mais sûrement plus que Chardonne… Enfin bref.

    Je ne suis pas sûr que le Brasillach qui survive soit le Brasillach écrivain. Contrairement à Céline, qui a d’ailleurs eu le temps de raconter et de se justifier avec sa trilogie D’un château l’autre, Nord et Rigodon. Céline reste dans la mémoire collective d’abord un écrivain, certes sulfureux, mais un écrivain quand même.
    Pour moi, le Brasillach qui survit est un nom, un lieu de mémoire qui synthétise différents aspects de la pensée et de l’histoire nationaliste, fasciste ou para-fasciste et radicale. Son exécution l’a transformé en symbole d’une certaine conduite avec laquelle se trouvent en concordance quelques acharnés de la défense de la collaboration.

    Je ne te rejoins pas sur « l’électron libre », Brasillach, c’est Bardèche, Je suis partout, Rebatet, les anticonformistes et les radicaux qui ont rompu avec Maurras et Daudet. Au contraire je le trouve très fixe cet électron. C’est son destin qui a entretenu sa renommée. Être fusillé par le régime gaulliste alors que tant de comparses s’en sortirent, forcément…

  5. Je sais bien, c’est juste le passage « Même s’il s’éloigna en 1943 de Je suis partout – il voyait bien vers quels gouffres se dirigeait le nazisme – Brasillach fut arrêté peu après la Libération de Paris. » qui pourrait être mal interprété genre « face à la barbarie nazie déchainée, il revint dans le droit chemin et fut injustement puni pour l’exemple ».
    Ce qui est étonnant avec Brazillach, c’est l’écart intenable entre la violence de ses écrits polémiques (le fameux « il faut tuer les juifs en masse et ne pas garder les petits », de mémoire) et le côté très cul-cul de ses écrits romanesques : vraiment, il fait pâle figure au milieu des écrivains collabos de l’époque, les Chardonne, Morand ou même Drieu.

  6. Tu as raison sur ce passage, même si je ne l’avais pas pensé de cette manière. J’aurais dû parler d’opportunisme devant la défaite de l’Allemagne.
    Je te suis entièrement sur cette disjonction du romancier et du polémiste : d’ailleurs dans notre avant-guerre, je trouve le fascisme très artificiel, factice, une affirmation confuse et inexpliquée qui ne s’intègre jamais au récit, convenu, d’une jeunesse normalienne. Y a un côté fier à bras du Flore que Fernandez avait aussi.

  7. Par « électron libre », je visais la faiblesse de la cohérence idéologique de cette génération. Celle-ci a surtout été renforcée a posteriori par les survivants et les héritiers proclamés, alors que quand on y regarde de près l’anticonformisme des années 30 est un fatras monumental.

    Aurait-il survécu, il y aurait lui-même mis un peu plus d’ordre rétrospectivement -ou du moins nous le percevrions ainsi. Du coup il est plus aisé de séparer son oeuvre littéraire -personnelle et terminée- de son héritage politique – partagé et continué. Même si effectivement comme tu le dis, c’est ce dernier qui prédomine pour la figure de Brasillach, quand c’est l’inverse pour Céline, et dans une moindre mesure pour Drieu.

    Des trois je n’ai vraiment lu que Céline, mais mon intuition est qu’au-delà des considérations sur les circonstances biographiques et les héritages, ça se résume surtout à une question de qualité littéraire.

  8. Ce qui est frappant, aussi, c’est qu’une partie non négligeable de ces écrivains collaborationnistes appartiennent à des populations qui auraient eu tout à craindre de l’idéologie nazie (entre un Fernandez pas vraiment aryen et des Bonnard, Brasillach et Jouhandeau pas vraiment hétéros…). Chez les autres, la proportion de normands (Celine, Drieu) marque aussi, mais là je manque d’explication sérieuse 🙂

  9. « mémoires d’un homme de trente ans écrites sur le front de la Drôle de guerre » : mémoires ÉCRITS sur le front…
    Bel article.

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