Le reclus et son système : Souvenirs de la guerre récente, de Carlos Liscano

Souvenirs de la guerre récente, Carlos Liscano, 1988

Effectuée aux premiers jours de mon adolescence, la lecture du Désert des Tartares de Dino Buzzatti m’avait profondément marqué. Même si je ne l’ai jamais relue, l’histoire est toujours gravée dans ma mémoire. Ce jeune soldat envoyé dans une forteresse lointaine pour surveiller le désert, d’où l’on attend que surgissent un jour les redoutables tartares, et qui gaspille sa vie dans la bête et usante activité quotidienne d’une caserne-prison, synthétisait toutes les fugaces impressions d’inutilité que pouvait déjà me renvoyer mon environnement. Drogo, c’était son nom, après une période d’adaptation difficile, s’était conformé à cette stupide vie d’attente : être resté quelques années à surveiller le désert suffisait pour rompre définitivement le psychisme du jeune lieutenant. Devenu comme ceux à qui il craignait d’abord de ressembler, un gardien de la frontière, il n’attendait plus que l’irruption des tartares pour donner un sens à son existence. Le désastre, car l’invasion ne pouvait être qu’un désastre, pouvait seul donner une épaisseur à la vie routinière de la caserne. Suprême ironie, bien dans le ton désenchanté de Buzzatti, les tartares n’arriveraient qu’à la mort de Drogo : le lieutenant avait gâché sa seule existence aux confins de la steppe.

Roman de l’attente, comme le sont d’autres œuvres qui lui sont contemporaines, Sur les falaises de marbre de Jünger et Le rivage des Syrtes de Julien Gracq, le livre de Buzzatti a inspiré l’écrivain uruguayen Carlos Liscano pour ses Souvenirs de la guerre récente. Liscano reconnaît, dans un intéressant avant-propos, l’étendue de sa dette à l’écrivain italien. Enfermé pendant près de quinze ans dans les geôles de la Junte de Montevideo, Liscano adapte en quelque sorte Le désert des tartares à son propre parcours : Buzzatti, qui figurait étrangement dans les rayons de la bibliothèque de la prison militaire, fut le fidèle compagnon de ses années de détention. Le roman est un hommage à cette présence morale de l’écrivain italien dans la vie du prisonnier. Parce qu’il n’a pas rempli certaines obligations juridiques, le narrateur de ces Souvenirs est mobilisé d’office pour la guerre qui menace son pays. Envoyé se préparer bien loin de la capitale, la recrue connaît durant plusieurs mois les affres d’une formation militaire épuisante physiquement et moralement. Les jeunes soldats attendent une guerre qui ne viendra jamais. Le lecteur soupçonne celle-ci de n’être d’ailleurs qu’un alibi à la détention d’éléments potentiellement subversifs – Liscano n’éclaircira pas ce point. Après avoir expérimenté les rigueurs de la discipline militaire pour avoir émis quelques doutes timides sur la victoire de son pays dans le conflit qui s’est apparemment déclaré, le narrateur prend le pli. Dans l’armée, on obéit ou on déserte. Ne pouvant fuir, il comprend qu’il doit se contenter d’accepter les ordres. Un jour, et c’est tout l’objet du livre, il ne saura plus faire sans et les aimera.

Le narrateur devenu un élément respectable du camp, l’administration lui donne des tâches de bureau qui l’isolent du reste de la troupe : travail absurde, de copie quotidienne, dans lequel il se moule sans trop de difficultés. Le temps des dilemmes moraux est passé. Les années passent, la réalité de la guerre reste lointaine, les échos de son déroulement ne parviennent pas jusqu’au camp. Dans l’attente de leur baptême du feu, les troupes se conforment aux ordres des officiers et perdent peu à peu les repères de leur ancienne vie civile. Elles n’ont aucunes nouvelles de leurs proches et, dans leur splendide isolement, se coupent de tout éventuel retour. Lorsque viendra le temps de la brutale démobilisation, après dix-sept longues années de camp militaire, ces hommes, dont fait partie le narrateur, seront incapables de retrouver une vie normale, civile. Suprême ironie, le narrateur se réengagera dans l’armée après quelques jours de démobilisation, victime d’un syndrome de Stockholm qui lui fait aimer la seule existence à laquelle il ait été confronté, celle du camp. Le roman se clôt sur le retour volontaire du narrateur à son ancienne prison.

L’économie des moyens, le style dépouillé et délié de toute passion humaine de Liscano, le flou dont il entoure volontairement le camp, la guerre, le pays et les recrues, répondent aux angoisses qu’a probablement connu l’auteur lors de sa longue détention en Uruguay. Indifférent aux autres – aucun personnage n’a de nom, si ce n’est le médecin, fragile et éphémère connexion avec le monde – le narrateur accède à une forme de détachement que seul peut connaître le reclus. Liscano souligne la complexité de cette solitude morale forcée et absurde : elle autorise, par ce compagnonnage sans affection, l’élévation spirituelle personnelle, l’éloignement des turpitudes du quotidien, mais elle détruit en profondeur le psychisme humain en le privant de tout lien affectif, sensuel et personnel avec le monde qui l’entoure. Comme Soljénitsyne avant lui, Liscano est devenu écrivain parce qu’il a été emprisonné. Et que cet enfermement a transformé son rapport au monde. Ce roman en est la traduction littéraire. Force passive, le narrateur n’a plus d’énergie que pour obéir, se conformer aux ordres et se plonger dans ses propres méditations. Dans son carcan, le prisonnier perd une part d’humanité, qu’il ne retrouvera jamais, celle qui relève du lien social et affectif. Reflet de son expérience carcérale, Souvenirs de la guerre récente n’est pas un roman de l’attente, à la manière de Buzzatti, Gracq ou Jünger. Le narrateur ne connaît pas la paradoxale impatience de la catastrophe, de la tragédie qui éclaircira les trames de la destinée humaine. L’arrivée des Tartares, l’invasion de la Marina par le Grand Forestier, l’attaque du Farghestan sont des évènements qui redonnent un sens à l’existence, qui extraient les hommes de leur quotidien poisseux pour les grandir en les confrontant avec l’Histoire et le Drame. La guerre de Liscano, si elle a eu lieu, s’est faite sans les recrues du camp lointain. Jamais l’État, dont on ne connaît pas le nom, ne semble avoir songé à recourir aux jeunes qu’elle a enfermé loin de la capitale : ils n’ont été exercés au tir qu’une fois en 17 ans! L’Histoire ramenait Drogo – le Désert des tartares -, Aldo – Le rivage des Syrtes – et le narrateur des Falaises à déceler leur propre destinée dans l’Univers. Ici, l’Histoire se passe sans le narrateur, que la société tient en une lointaine lisière. Bien plus, par son extrême dépouillement stylistique et romanesque, Souvenirs de la guerre récente se rapproche d’une fable morale abstraite. Le personnel du camp n’a pas de nom, les relations entre soldats sont purement conventionnelles, le narrateur traverse la réclusion en solitaire, sans amis, sans proches, comme isolé au milieu des isolés.

Derrière la tragédie bête du réengagement du mobilisé qui a gâché sa vie en camp, se profile le constat moral, philosophique, du détenu uruguayen. Pas de lamentations ou de tristesse ici : juste la conclusion glaciale d’une vie volée. Volée pour de faux motifs – cette pseudo-guerre qui se réfère de loin à la guerre que mena la Junte uruguayenne contre les communistes – et brisée non par l’attente mais par la discipline, l’isolement et la médiocrité. Si la liberté militaire, parce qu’elle donne des objectifs – absurdes, comme ces articles recopiés 17 ans durant par le narrateur – est jugée à la fin du roman comme supérieure par le narrateur à la liberté civile, alors le système de détention a atteint ses objectifs. Les responsables de cette existence brisée ne sont pas les circonstances, qu’elles prennent la forme du malheureux hasard qui fait mourir Drogo le jour de l’invasion des Tartares ou de la fatalité que constitue ce péril infernal qui déferle sur la Marina de Jünger. Les responsables sont connus. Et ils sont humains. Le narrateur du roman de Liscano finit brisé parce que d’autres l’ont voulu ainsi.

Souvenirs de la guerre récente, par son abstraction et son détachement constitue avant tout une méditation sur la réclusion et ses conséquences. Réclusion involontaire, mais qui devient, après un certain temps, la seule vie possible de celui qui l’a connue, et donc le seul objet désirable. Liscano dévoile quelques aspects de la complicité de la victime avec son bourreau. Figuration complexe, car la détention révèle aussi à la victime sa propre nature, le fond de sa personnalité et de son rapport au monde. Face à cette pression de l’enfermement, s’ouvre une seule voie, celle de la méditation, de la quête de soi, dont Liscano dresse le bilan. Elle a mené le détenu uruguayen à la littérature, ce roman bref et dense est là pour en témoigner.

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3 réflexions sur “Le reclus et son système : Souvenirs de la guerre récente, de Carlos Liscano

  1. Hop, encore sur la liste des « à lire »…

    On attend encore une notice sur un livre de Saramago, où le bureaucrate revient de temps en temps, mais avec un peu moins de tragique 😉

  2. ça a plus à voir avec Buzzatti – l’héritage est revendiqué – qu’avec Gracq à mon sens. Le style dépouillé, le ton légèrement caustique, la rapidité du récit, etc…

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