D’une époque l’autre

Les cathédrales

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Au fond du chœur monumental,
D’où leur splendeur s’érige
– Or, argent, diamant, cristal –
Lourds de siècles et de prestiges,
Pendant les vêpres, quand les soirs
Aux longues prières invitent,
Ils s’imposent, les ostensoirs,
Dont les fixes joyaux méditent.

Ils conservent, ornés de feu,
Pour l’universelle amnistie,
Le baiser blanc du dernier Dieu,
Tombé sur terre en une hostie.

Et l’église, comme un palais de marbres noirs,
Où des châsses d’argent et d’ombre
Ouvrent leurs yeux de joyaux sombres,
Par l’élan clair de ses colonnes exulte
Et dresse avec ses arcs et ses voussoirs
Jusqu’au faîte, l’éternité du culte.

Dans un encadrement de grands cierges qui pleurent,
A travers temps et jours et heures,
Les ostensoirs
Sont le seul cœur de la croyance
Qui luise encor, cristal et or,
Dans les villes de la démence.

Le bourdon sonne et sonne,
A grand battant tannant,
De larges glas qui sont les râles
Et les sursauts des cathédrales.
Et les foules qui tiennent droits,
Pour refléter le ciel, les miroirs de leur foi,
Réunissent, à ces appels, leurs âmes,
Autour des ostensoirs de flamme.

– O ces foules, ces foules,
Et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les pauvres gens des blafardes ruelles,
Barrant de croix, avec leurs bras tendus,
L’ombre noire qui dort dans les chapelles.

– O ces foules, ces foules,
Et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les corps usés, voici les cœurs fendus,
Voici les cœurs lamentables des veuves
En qui les larmes pleuvent,
Continûment, depuis des ans.

– O ces foules, ces foules
Et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les mousses et les marins du port
Dont les vagues monstrueuses bercent le sort.

– O ces foules, ces foules
Et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les travailleurs cassés de peine,
Aux six coups de marteaux des jours de la semaine.

– O ces foules, ces foules
Et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les enfants las de leur sang morne
Et qui mendient et qui s’offrent au coin des bornes.

– O ces foules, ces foules
Et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les marguilliers massifs et mous
Qui font craquer leur stalle en pliant les genoux.

– O ces foules, ces foules
Et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les armateurs dont les bateaux de fer,
Fortune au vent, tanguent parmi la mer.

– O ces foules, ces foules
Et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les grands bourgeois de droit divin
Qui bâtissent sur Dieu la maison de leur gain.

– O ces foules, ces foules
Et la misère et la détresse qui les foulent !

Les ostensoirs, qu’on élève, le soir,
Vers les villes échafaudées
En toits de verre et de cristal,
Du haut du chœur sacerdotal,
Tendent la croix des gothiques idées.

Ils s’imposent dans l’or des clairs dimanches
– Toussaint, Noël, Pâques et Pentecôtes blanches –
Ils s’imposent dans l’or et dans les bruits de fête
Du grand orgue battant du vol de ses tempêtes
L’autel de marbre rouge et ses piliers vermeils ;
Ils sont une âme en du soleil,
Qui vit de vieux décor et d’antique mystère
Autoritaire.

Pourtant, dès que s’éteignent les grands cierges
Et les lampes veillant le cœur des saintes vierges,
Un deuil d’encens évaporé flotte et s’empreint
Sur les châsses d’argent et les tombeaux d’airain ;
Et les vitraux, peuplés de siècles rassemblés
Devant le Christ – avec leurs papes immobiles
Et leurs martyrs et leurs héros – semblent trembler
Au bruit d’un train lointain qui roule sur la ville.

.

Emile Verhaeren, Les villes tentaculaires, 1895

Chant de transition que ce poème de Verhaeren. D’un côté la vieille bâtisse médiévale, qui rayonne encore de toute la grandeur de son décorum, et peut-être, mais le poème semble moins clair à ce sujet, de sa puissance spirituelle. De l’autre, la démence du monde qui s’annonce, et dont le train, agent primitif de l’entrée dans la modernité, constitue le premier avertissement. La cathédrale de Verhaeren n’est déjà plus qu’un décor : monumental, sublime, mais un palais qui n’oppose à la misère et à la détresse de la ville qu’une vague promesse. La splendeur ne rachète pas les âmes. Aucune mention de salut, et à peine une périphrase évoquant la communion, Verhaeren constate le dépérissement de la cathédrale, par le dépérissement des âmes foulées par la misère et la détresse. Certes, l’or et l’encens subsistent, c’est sur eux que Verhaeren s’appesantit, sur ces ostentatoires symboles d’une foi déjà évanouie. Tout n’est qu’illusion, dernière étape avant le siècle qui vient. Ils ne semblent guère croyants ces armateurs, ces ouvriers et ces enfants. Le décorum accompagne encore les âmes croyantes, mais déjà, derrière la complainte perce le doute : la foi n’a plus guère que l’ostensoir, et donc la réunion des fidèles pour vivre. La spiritualité a déserté la ville tentaculaire. Un élément de réunion, de communion, par son histoire et ses reflets d’or, persiste : la cathédrale est le dernier témoin d’un monde presque englouti. Ce sont là les ultimes lueurs de gloire des temples catholiques. Demain, face à la modernité, l’homme sera seul. Il a, de toute manière, déjà déserté en esprit le « dernier Dieu » : la grandeur somptuaire du culte ne survivra pas au monde moderne, les hommes de Verhaeren n’y croient déjà plus – une seule mention de « réunion des âmes », pas une seule de communion – et l’univers qui s’annonce n’offre aucune issue. Il arrive. Il menace. Et demain, car nous, hommes du XXIe siècle connaissons la suite, il évacuera la foi des cathédrales et dans ces décors spirituellement morts instituera de menus plaisirs touristiques et chromatiques.

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