A la taverne du commerce : Ces gens du Moyen Âge, de Robert Fossier

Ces gens du Moyen Âge, Robert Fossier, Fayard, 2008

Notre vision du passé lointain est souvent parasitée par les mythologies qui s’y rapportent. Le Moyen Âge, distinction temporelle artificielle qui regroupe sous une même appellation la période s’étendant de la chute de l’Empire d’Occident à celle de l’Empire d’Orient (476-1453), est probablement l’ère la plus mal connue de notre histoire. Nombre d’idées fausses, d’approximations, de produits culturels mal informés ont affecté notre perception de cette période. Hormis les médiévistes, et encore aucun d’eux ne maîtrise réellement autre chose qu’un secteur restreint de la période, personne ne connaît réellement le Moyen Âge. Les défauts de nos sources – partiales, lacunaires, fragiles – affectent la bonne compréhension de la période. Quels mots viennent à l’esprit à l’évocation des temps médiévaux ? Féodalité, cathédrales, obscurantisme, saleté, épidémies, Croisades, cathares, Charlemagne, foi, stagnation, etc… Confusion généralisée, car les lendemains de la disparition de l’Empire romain d’occident n’ont que peu à voir avec l’ère carolingienne – trois siècles les séparent – qui a elle même peu de rapports avec la société des croisades – à peu près trois siècles d’écart -, elle-même profondément différente du Moyen Âge des forteresses, des universités, de la Peste Noire et de la guerre de cent ans – encore près de trois siècles de différence. La disparité des sources, fort abondantes à la fin de la période, mais parfois totalement inexistantes (VIIIe et Xe siècles par exemple), entraînent cette bizarre persistance d’un « faux » Moyen Âge dans notre culture générale.

Robert Fossier, professeur à la Sorbonne, est un spécialiste de la société médiévale. Et comme tout bon médiéviste, que le commun puisse colporter nombre d’idées fausses sur sa période de prédilection l’agace au plus haut point. Son livre, Ces gens du Moyen-Âge, tente de remettre au clair les idées du commun sur les sociétés médiévales. Au lieu de partir de l’analyse de la féodalité, qu’il juge marginale pour 90% des personnes ayant vécu durant ce millénaire, il part de la vie quotidienne du commun, de ses connaissances, de ses croyances, de ses techniques, de ses peurs, pour dresser un portrait plus fidèle de l’époque. Divisé en deux parties d’égale longueur, l’homme et le monde puis l’homme en lui-même, Fossier brosse un tableau qu’il veut le plus large possible. Pas de notes de bas de page, pas de bibliographie, le livre n’est pas un travail de recherche, bien plus un bréviaire de lutte contre les idées reçues. Fossier aborde les domaines les plus divers : démographie, épidémiologie, régime alimentaire, vêtements, habitat, animaux, métiers, outil, système familial, chasse, etc… Après ce premier portrait de l’individu, Fossier passe à la société. Nécessité grégaire, celle-ci repose sur la stabilité, la tripartition des fonctions (prêtre, guerrier, travailleur) chère à Georges Dumézil, l’honneur. A la fin de cette première esquisse, il s’arrête sur les produits culturels de ces sociétés et développe plus avant la perception religieuse qui les irrigue.

Soyons sincères, le livre est raté. Fossier, dans sa dernière ligne de conclusion se demande si son livre n’est pas « simpliste pour l’érudit, confus pour l’étudiant, obscur pour le profane ». Et d’ajouter, en guise de clôture des propos, qu’il ne sait pas quoi penser de son livre, qu’il « avait envie de dire tout cela, voilà tout. » Bel aveu. L’auteur est un médiéviste compétent, mais dans son empressement à vouloir parler de tout, il mélange thèmes, idées, notions dans un maelström d’idées parfois intéressantes et instructives, le plus souvent répétitives et bavardes. Comme tous les spécialistes qui s’agacent des fausses idées qui résistent à l’avancée des connaissances, il adopte parfois un ton méchamment donneur de leçons. Il me rappelle ces professeurs d’université, irrités par des décennies de débats érudits inaboutis, et qui déballaient devant leurs étudiants ignares  les motifs de leurs querelles les plus pointues avec leurs homologues. Le lecteur s’étonne parfois de voir Fossier s’emporter contre la « féodalité » et souhaiterait le voir reprendre calmement la distinction, qu’il juge fondamentale, entre société seigneuriale et société féodale. Quant aux commentaires sur le présent, ils sont affligeants. Là où Peter Green dans son extraordinaire travail sur l’âge hellénistique – chroniqué sur le précédent blog – laissait le lecteur tracer d’éventuels parallèles entre les grandes tendances culturelles d’hier et d’aujourd’hui, sans jamais imposer sa voix au-delà du nécessaire, Fossier agace en ratiocinant contre ce temps  présent de l’ordinateur, de la vitesse et – oui, oui! – de l’électricité.

Qu’un médiéviste ait des idées assez réactionnaires sur la société qui l’entoure, c’est une tendance que j’ai déjà remarquée chez d’autres – Heers ou Chaunu -. Que sa connaissance du temps long le rende plus sensible aux tendances profondes, dissimulées de notre période, qu’il en voie mieux les aspects potentiellement tragiques, qu’il en analyse mieux l’arrogance et la fatuité, nul ne saurait l’en blâmer. Mais commenter chacun des traits du Moyen Âge en renvoyant systématiquement à une époque contemporaine tout aussi déplorable, sinon plus, lasse très rapidement le lecteur. Ce ton fait d’imprécations passéistes, de comparaisons étranges, de propos généraux à la limite de la banalité, de sauts du coq à l’âne, de digressions inutiles, je l’ai trop croisé chez de bien sinistres professeurs d’université, qui confondaient leurs cours et la discussion de salon, pour le supporter dans les livres que je lis. Les pontes profitent parfois de la supériorité de leur statut sur celui de leurs auditeurs, forcément incultes, pour les écraser de toute leur morgue savante. Pourtant bien informé, le livre de Fossier n’emporte jamais l’adhésion. Le ton déplaisant de cet essai historique lui enlève toute pertinence. Dommage, parce que l’idée de départ n’était pas mauvaise et aurait mérité plus de calme et de tenue.

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