Quelques remarques sur la Pléiade

Ajout de 2014 : ce premier article, déjà vieux de cinq ans, a été prolongé, fin 2013, par un autre article, plus à jour. J’ai remarqué que de nombreuses requêtes google sur le programme de la collection venaient ici, plutôt que là-bas. Or, je pense que les commentaires de l’article 2013 donnent, plus que cet article, un certain nombre d’indications sur le programme éditorial, à court et moyen terme, de la collection phare de Gallimard. Il n’y a bien sûr ni informations totalement exclusives, ni annonces inédites et quelques recherches supplémentaires peuvent vous amener à trouver vous-mêmes, peu à peu, ces informations (souvent délivrées au compte-gouttes). Néanmoins, les commentaires de l’article de 2013 donnent au lecteur intéressé un ensemble concis d’orientations sur le programme que vous ne trouverez, je pense, nulle part réunies comme elles le sont là-bas (quelques commentaires tournent à l’inventaire – à peu près vérifié – des projets en cours). Si le sujet vous intéresse, je vous invite donc, avant ou après avoir lu cette vieille note, à cliquer ici (et à lire les commentaires).

Je feuilletais l’autre jour le catalogue de la célèbre et luxueuse collection de Gallimard, La Pléiade, à la recherche de nouvelles acquisitions. Désormais âgée de plus de 70 ans, la Pléiade approche doucement des 600 volumes. L’ambition de départ, proposer à un format poche les grands classiques de la littérature – le « canon » – a certes un peu évolué au fil du temps : les anciens volumes sont refondus de temps en temps et dotés d’un impressionnant arsenal critique – notes, contextualisation – qui les rendent indispensables à l’amateur comme au spécialiste universitaire. Et chaque année, un auteur entre au catalogue. Consécration suprême, qui a concerné très peu d’auteurs vivants, l’entrée à la Pléiade équivaut à une canonisation littéraire. Même si elle est soumise à d’évidentes contraintes commerciales, la prestigieuse collection de la NRF propose parfois des auteurs inattendus, et laisse de côté des écrivains reconnus. Je me demande souvent quels critères président à l’établissement d’un nouveau volume. La notoriété littéraire est elle-même, hors certains incontournables, une variable particulièrement aléatoire. Des auteurs entrés de leur vivant, comme Montherlant et Green, sur la foi d’une réputation flatteuse, ne paraissent plus guère lus de nos jours – le second tome des romans de Montherlant n’est plus disponible depuis quelques années au catalogue. Certains membres du canon de départ ont connu la même disgrâce – Malherbe et Boileau sont introuvables depuis fort longtemps.

Sur les douze volumes publiés annuellement, un quart sont des rééditions d’ouvrages épuisés ou considérés comme dépassés. Lautréamont et Rimbaud ont bénéficié d’une réédition en 2009. Pour le poète sedanais, c’est la troisième. Parce que les spécialistes auront trouvé de nouveaux documents, parce que l’approche de la notion d’oeuvre évolue, parce que les esquisses ou plans peuvent y trouver leur place, Gallimard reprend d’anciens volumes et les remplace par des éditions améliorées. Parfois, la transformation est impressionnante : les deux versions des Pléiade consacrés au Mallarmé se recoupent peu. Il faut dire que, contrairement à une idée reçue, la Pléiade n’édite pas obligatoirement les Oeuvres Complètes de tous les écrivains qu’elle aborde. Pour des auteurs morts jeunes, ou ayant peu écrit, l’initiative est viable. Mais pour des graphomanes invétérés, qui ont laissé derrière eux des milliers de pages, parfois de qualité inégale, l’entreprise est impossible – est-elle seulement souhaitable? Kafka et Gracq bénéficient ainsi d’une édition « complète », là où Kypling, Conrad ou Gorki ne font pas l’objet d’une édition intégrale. Cette approche sélective donne plus de valeur encore au choix des œuvres retenues. Au-delà des volumes concernant un auteur particulier, la Pléiade a développé des séries plus thématiques – la dernière en date concerne le théâtre Elizabéthain – qui rendent accessible, dans des traductions rénovées, des ouvrages parfois très compliqués à trouver.

Son âge, sa constance formelle – papier bible, reliure en cuir, liseré d’or, police garamond -, ses choix, son exigence, son ampleur, font probablement de la collection de Gallimard une des plus prestigieuses de l’édition mondiale. Dans une librairie du centre d’Amsterdam, pas même spécialisée dans les livres français, j’avais trouvé une étagère de Pléiades à faire pâlir la quasi-totalité des librairies françaises. Seules, à ma connaissance, deux collections étrangères semblent en mesure de rivaliser avec la Pléiade. L’une d’elles est italienne, lancée par Einaudi, et s’est associée avec Gallimard : le catalogue, ouvert en 1992, propose les mêmes standards – et auteurs, à quelques italiennes exceptions près – que la Pléiade. L’autre, la Library of America, propose depuis 1979 les grandes œuvres du catalogue américain. Là où la Pléiade publie force étrangers – de Gogol à Henry James, des anthologies bilingues aux penseurs arabes ou chinois – la Library of America se concentre sur l’immense champ de la pensée et des lettres américaines. A la « LoA », ont été publiés Melville, Hawthorne, London, Twain, James, Emerson, mais également Nabokov, Dick, Steinbeck, Kerouac, Dos Passos, Singer ou Roth. Quelques ouvrages historiques – des pères fondateurs à Theodore Roosevelt – complètent le panel. La Pléiade, par la diversité de ses choix, par le nombre de langues et d’auteurs couverts préserve son statut inégalé.

Comme je l’ai indiqué plus haut, Gallimard opère des choix éditoriaux. Les œuvres ne sont pas toujours complètes, certains volumes – qui n’ont pas eu le succès escompté – attendent désespérément leur suite (Luther ou les Orateurs de la Révolution française, ce dernier depuis plus de 20 ans), quelques auteurs semblent devoir disparaître un jour du catalogue – Sainte-Beuve, Renard, les Romantiques allemands – à moins qu’un éventuel regain d’intérêt les sorte à l’avenir de leur purgatoire. Et l’amateur se prend à déplorer la présence de tel ou tel et espérer la prochaine pléiadisation d’un auteur qu’il apprécie particulièrement. Les obstacles à la publication sont parfois redoutables : une querelle avec la veuve Borges a entraîné le retrait des deux volumes, aujourd’hui indisponibles ; les Éditions de Minuit, propriétaires des droits, refusent de négocier avec Gallimard la publication de Samuel Beckett ; la collection Quarto, petite sœur grand format au principe de publication assez similaire, évite de marcher sur les plate-bandes de la vieille dame ; les délais sont longs – entre la décision de lancement et l’arrivée dans les librairies, peuvent s’écouler dix ans, avec toutes les aléas qu’un tel délai suppose. Le secret est d’ailleurs bien gardé par Gallimard : seuls deux volumes du programme 2010 sont connus aujourd’hui – une republication des romans de Sartre et un volume supplémentaire de Melville.

Un jour, pour me distraire, j’avais établi une liste des auteurs que j’aimerais voir pléiadisés. J’avais même, dans un moment d’égarement, tenté d’établir la composition de quelques volumes. Je publierai une partie de ma liste ici prochainement.

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11 réflexions sur “Quelques remarques sur la Pléiade

  1. Bonjour, j’aime bien ce Panthéon qu’est La Pléiade, même si j’ai du mal à les lire (je me coupe les doigts sur le papier bible…). Maisces volumes induisent un respect qui les éloignent un peu de leurs lecteurs. J’ai tendnace à bien les ranger comme un trésor trop précieux pour être manipulé. Dans une vie précédente, j’avais fait un recensement des auteurs qui manquaient en format poche, et en fait, c’était vivant, il y avait des disparus et des renaissances (programme du bac, anniversaire, commémoration)…Par ailleurs, les collections du type Bouquins, Quarto, etc ont aussi relayé cette constitution de « fonds patrimonial ».

  2. Bonjour et bienvenue. Vous avez raison, la Pléiade, par son côté luxueux, induit souvent un rapport trop respectueux au corpus. Pour avoir pas mal transporté le volume « Guerre et Paix » quand je le lisais, je peux pourtant vous assurer que ces bouquins sont étonnamment solides. Il ne faut pas les laisser dormir dans leurs étagères, même si leur prix y incite.
    Concernant les collections-compilations thématiques ou par auteur, j’en compte quatre : Quarto, Bouquins, La Pochothèque et Omnibus. Les Quarto sont parfois difficiles à lire, en raison de leur poids (Proust notamment) et de leur grand format. Ce défaut excepté, j’aime bien cette collection. Ils recouvrent des auteurs qui ne seront probablement jamais pléiadisés (Dashiel Hammett, Paul Bowles, mais aussi Mishima, Pavese ou Dos Passos). Quelques exceptions à cette règle : Proust justement, Faulkner et Chateaubriand.
    Les Bouquins de Robert Laffont ont une approche sensiblement différente : pas mal de littérature populaire (Sue par exemple), quelques auteurs classiques et de jolies publications en sciences humaines et histoire, et notamment des traductions d’auteurs majeurs anglo-saxons (Boorstin, Green,…). La Pochothèque couvre le roman, mais également les petites encyclopédies de poche thématiques. Pour trouver des quasi intégrales de Thomas Mann, Hermann Hess ou Knut Hamsun, il faut passer par cette collection, pourtant de moins bonne qualité formelle.
    Enfin Omnibus couvre quelques auteurs populaires oubliés, et des étrangers délaissés (Cholokhov par exemple).

    Mon prochain article concernera mes idées de Pléiade 😉 mais on pourrait tout aussi bien envisager des Quarto.

  3. vous avez raison, je suis une grosse flemmarde, donc pas tout listé. Le Cortazar, nouvelles, histoire et contes en Quarto est passionnant avec par exemple des « bois » pour On déplore la, que je n’avais jamais vus

  4. J’ai le Quarto Julio Cortazar, mais je n’ai pas encore jeté un œil dessus. Par contre, je vous avoue ma méconnaissance totale de William Gaddis. Apparemment selon wiki, il a été traduit – sauf un de ses 5 romans – et publié dans les 15 dernières années : le dernier par Claro.

    Si vous jetez un coup d’œil aux « lacunes » du Centre National du Livre, vous trouverez des oeuvres qui exigent une traduction – et une nouvelle édition – : elles peuvent donner lieu à l’octroi d’une subvention…

  5. Je suis depuis longtemps une sorte d’inconditionnelle de gaddis. Claro et d’autres se battent pour une nouvelle traduction de JR et des reconnaissances. Ce sont des livres énormes et les éditeurs n’ont pas l’air convaincus, car en france , peu de lecteurs. En revanche aux US, c’est devenu un incontourbale, après avoir été longtemps « underground »

  6. Pourtant, la traduction des auteurs américains semble plus aisée que pour d’autres littératures – le public paraît plus large. Isaac Bashevis Singer vient de faire l’objet d’une nouvelle édition, très complète par Stock. Il est vrai que cette version est très chère : c’est un problème avec certains gros livres. Je crains que la solution soit de le lire en anglais ou d’attendre et d’espérer!

  7. Bonjour,

    J’ai hérité, de ma mère, du volume « Théâtre de Racine », imprimé en 1931… C’est à dire, AVANT le rachat de £a Pléiade par la N.R.F. (ça fait, donc, déjà PLUS de 70 ans). Surtout pour dire qu’à cette époque, la reliure était pleine peau NON cartonnée, mille fois plus agréable en voyage.

    Hélas, à mon tour, j’ai transmis à mon ƒils et racheté pour moi la réédition… avec des fautes qui ne figuraient PAS dans le texte de 1931. Certaines sont vraiment très-affligeantes: comme, par exemple, un « NE », disparu, dans un vers de Phèdre, change à la fois le sens, évidemment; et la métrique aussi. Comment cela a-t-il pu se produire? l’Occupation?

    Post Scriptum:
    J’ai lu avec une extrême attention vos commentaires sur Robert ßrasillach. Dommage que vous ne disiez rien de son Anthologie BILINGUE de la poésie Grecque (introuvable depuis beaucoup trop longtemps!!!!!!!). Ce type est un GENIE phénoménal; ses poésies traduites en vers français sont à couper le souffle. Et la plupart du temps, ses quelques lignes de présentation sont encore plus poétiques et envoûtantes que les textes eux-mêmes.

    François Mauriac a raconté qu’il est allé voir De Gaulle pour quémander sa grâce (accompagné de je ne sais plus qui, tant il avait d’appréhension); il faillit l’obtenir. Mais le Général s’est vu remettre une photographie en uniforme de S.S. qui a tout annulé…

  8. Merci pour ce message !

    Les Pléiades d’avant le rachat par Gallimard sont assez rares, je crois n’avoir jamais eu l’occasion d’en avoir entre les mains. C’est un bel héritage.

    Il y a malheureusement quelques fautes de frappe dans les Pléiades (j’en avais repéré trois dans le troisième tome des Nouvelles de James), fautes qui sont généralement corrigées (si signalées à l’éditeur) lors des retirages. Bien sûr, rien n’empêche que le retirage soit lui-même fautif, ainsi, si vous examinez, en librairie, le volume neuf de Romantiques Allemands II (retirage en 2012) vous verrez, sur le cartonnage une faute de frappe très très visible (BÜCHNERF au lieur de BÜCHNER). Autant vous dire qu’une fois les 5000 volumes imprimés, sachant qu’une réimpression ne sera effectuée qu’à l’épuisement du tirage, une telle erreur n’est pas prête d’être corrigée.
    Pour le vers de Racine, lequel est-ce et de quelle année est votre exemplaire ?

    L’histoire de la photo en SS de Brasillach est assez célèbre, mais elle compte plusieurs versions : ce qui est certain, c’est que Brasillach n’a jamais été SS, et ne s’est jamais habillé en SS. Il aurait (dans la version la plus connue de l’anecdote) été confondu avec quelqu’un d’autre (le nom m’échappe, je vous écris de mémoire) par le Général qui aurait refusé la grâce pour cette raison.
    Où s’arrête la légende et où commence l’anecdote historique ?

    Outre ses responsabilités personnelles (qui sont considérables, malgré toute son intelligence de normalien), Brasillach a été condamné aussi, en partie, par malchance personnelle (ce qui rend, 70 ans après, sa condamnation encore critiquable) : tomber entre les mains des vainqueurs à l’été 44 et en 1946 ou 1947 n’entraînait pas du tout les mêmes conséquences. Les fuyards de Sigmaringen, dont firent partie Rebatet, Jeantet et Cousteau, collaborateurs (c’est le cas de le dire) de Brasillach à Je suis Partout, ainsi que d’autres intellectuels, comme Céline, s’en sortirent la vie sauve, pas lui. Je vous crois pour cette anthologie de la poésie grecque, bien que cela soit bien insuffisant pour « le racheter ».
    Rebatet a écrit un très grand roman, Les Deux Étendards, ainsi qu’une Histoire de la Musique très personnelle, très intéressante, cela n’a pas suffi à effacer la tache des Décombres. (vous me rétorquerez que Rebatet est toujours publié chez Gallimard, La Dilettante ou Robert Laffont et vous n’aurez pas tort)
    Pour Brasillach, c’est un peu pareil… je me suis même demandé si sa survie (ténue, je vous l’accorde) ne venait pas en grande partie de son destin : ses lecteurs d’aujourd’hui viennent à lui parce qu’ils sont attirés par l’odeur du soufre qui se dégage de son œuvre (j’ai les Sept Couleurs et Notre Avant-Guerre dans ma bibliothèque, plus par intérêt historique pour les intellectuels de la collaboration qu’autre chose).

  9. J’attends depuis des années que l’oeuvre de Isaac Bashevis Singer soit éditée dans cette collection.
    La PleÏade s’emporte en voyage, en randonnée pédestre, même en kayak. Les autres collections s’abîment vite.
    Maintenant, j’ai 60 ans, rien ne presse.

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