Exercice de style

Je suis très pris en ce moment, alors voilà, pour vous faire patienter, un des plus beaux exercices de style de la poésie française. Le poème de Victor Hugo, Booz endormi, est adapté par Georges Perec aux contraintes formelles du roman La Disparition, dans lequel ne figure jamais la lettre -e, la plus fréquente dans la langue française. Je vous laisse comparer les deux versions et admirer la maestria de Perec.

Booz endormi

(Victor Hugo, La légende des siècles)

Booz s’était couché de fatigue accablé ;
Il avait tout le jour travaillé dans son aire ;
Puis avait fait son lit à sa place ordinaire ;
Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé.

Ce vieillard possédait des champs de blés et d’orge ;
Il était, quoique riche, à la justice enclin ;
Il n’avait pas de fange en l’eau de son moulin ;
Il n’avait pas d’enfer dans le feu de sa forge.

Sa barbe était d’argent comme un ruisseau d’avril.
Sa gerbe n’était point avare ni haineuse ;
Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse :
– Laissez tomber exprès des épis, disait-il.

Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques,
Vêtu de probité candide et de lin blanc ;
Et, toujours du côté des pauvres ruisselant,
Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.

Booz était bon maître et fidèle parent ;
Il était généreux, quoiqu’il fût économe ;
Les femmes regardaient Booz plus qu’un jeune homme,
Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.

Le vieillard, qui revient vers la source première,
Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ;
Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,
Mais dans l’œil du vieillard on voit de la lumière.

Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens ;
Près des meules, qu’on eût prises pour des décombres,
Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres ;
Et ceci se passait dans des temps très anciens.

Les tribus d’Israël avaient pour chef un juge ;
La terre, où l’homme errait sous la tente, inquiet
Des empreintes de pieds de géants qu’il voyait,
Était mouillée encore et molle du déluge.

Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,
Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée ;
Or, la porte du ciel s’étant entre-baillée
Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.

Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne
Qui, sorti de son ventre, allait jusqu’au ciel bleu ;
Une race y montait comme une longue chaîne ;
Un roi chantait en bas, en haut mourait un dieu.

Et Booz murmurait avec la voix de l’âme :
 » Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt ?
Le chiffre de mes ans a passé quatre-vingt,
Et je n’ai pas de fils, et je n’ai plus de femme.

 » Voilà longtemps que celle avec qui j’ai dormi,
O Seigneur ! a quitté ma couche pour la vôtre ;
Et nous sommes encor tout mêlés l’un à l’autre,
Elle à demi vivante et moi mort à demi.

 » Une race naîtrait de moi ! Comment le croire ?
Comment se pourrait-il que j’eusse des enfants ?
Quand on est jeune, on a des matins triomphants ;
Le jour sort de la nuit comme d’une victoire ;

Mais vieux, on tremble ainsi qu’à l’hiver le bouleau ;
Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe,
Et je courbe, ô mon Dieu ! mon âme vers la tombe,
Comme un bœuf ayant soif penche son front vers l’eau. « 

Ainsi parlait Booz dans le rêve et l’extase,
Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés ;
Le cèdre ne sent pas une rose à sa base,
Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.

Pendant qu’il sommeillait, Ruth, une moabite,
S’était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,
Espérant on ne sait quel rayon inconnu,
Quand viendrait du réveil la lumière subite.

Booz ne savait point qu’une femme était là,
Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d’elle.
Un frais parfum sortait des touffes d’asphodèle ;
Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.

L’ombre était nuptiale, auguste et solennelle ;
Les anges y volaient sans doute obscurément,
Car on voyait passer dans la nuit, par moment,
Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.

La respiration de Booz qui dormait
Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse.
On était dans le mois où la nature est douce,
Les collines ayant des lys sur leur sommet.

Ruth songeait et Booz dormait ; l’herbe était noire ;
Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement ;
Une immense bonté tombait du firmament ;
C’était l’heure tranquille où les lions vont boire.

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l’ombre
Brillait à l’occident, et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant l’œil à moitié sous ses voiles,
Quel dieu, quel moissonneur de l’éternel été,
Avait, en s’en allant, négligemment jeté
Cette faucille d’or dans le champ des étoiles.

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Booz assoupi

(Georges Perec, La disparition)

Booz s’assoupissait ; son labour l’accablait ;
Il avait dans son champ accompli son travail ;
Puis avait fait son lit dans un coin familial ;
Booz dormait non loin du grain qu’on amassait.

Il avait son poids d’ans, il avait mil sillons ;
Quoiqu’il fût cousu d’or, il aimait l’impartial ;
Dans son moulin fluvial, il n’avait nul limon ;
Il n’avait pas Satan dans son four domanial.

Son poil avait du blanc ainsi qu’un ru d’avril.
Ni rapiat ni rival sa moisson n’inspirait ;
Quand il voyait pâtir un croquant qui glanait :
– Laissons-lui à propos choir du grain, disait-il.

Toujours il marchait droit loin du layon tournant,
Portant sur son dos par compassion au lin blanc ;
Toujours aux appauvris il ouvrait son blutoir ,
Son grain coulait à flot d’un consolant pouvoir.

Si Booz, bon cousin, si Booz, grand patron
Faisait provision d’or, il donnait au vassal ;
On admirait Booz plus qu’un frais Apollon,
Car Apollon n’a pas l’attrait patriarcal.

Son front tout grisonnant va au flux augural,
S’introduit au Toujours, quittant un jour mouvant ;
L’on voit brandons brûlants à l’iris d’un infant :
Un cristallin caduc saisit l’Inaugural.

Donc, Booz dans la nuit dormait parmi son grain ;
Non loin du haut mulon qui paraissait un mur,
Trois paysans blottis ont l’air d’un corps obscur ;
Or tout ça arrivait dans un antan lointain.

La tribu d’Abraham avait pour roi Dayan ;
Son sol, dont un Titan avait vu l’impulsion,
Portait dans son limon, mol humus pourrissant
L’inoubli torturant du Flot inondant Sion

Ainsi dormait Jacob, ainsi dormait Judith,
Booz, tout à sa nuit, gisait sous un buisson ;
Or, un vantail divin ouvrant son portillon
Sur son front rayonnant, la Vision s’inscrivit.

Ainsi fut la Vision : Booz vit un grand tronc
Qui, sorti du nombril, allait jusqu’à l’azur ;
Un sang vrai y montait ainsi qu’un long chaînon ;
Un roi chantait au bas, là-haut mourait un pur.

Or Booz murmurait tout à son oraison :
 » Qui pourrait m’impartir don si mirobolant ?
Voici trois fois vingt ans, j’avais alors vingt ans,
L’on m’a ravi l’amour avant d’avoir garçon.

 » Son corps qui, nuit sur nuit, à mon corps fut fondu,
Ô, Tout-Puissant, a fui mon grabat pour ton lit ;
Nous vivons aujourd’hui plus qu’à mi-confondus,
Car ma mort au futur suit sa mort du jadis.

 » Un sang bouillant naîtrait par moi ! Qui l’aurait cru ?
Qui croirait aujourd’hui Booz aurait infants ?
A vingt ans, nous avions nos matins triomphants ;
Jour qui quittait la nuit ainsi qu’un invaincu ;

Mais, caduc, on a froid, ainsi qu’aux frimas l’if ;
J’ai connu l’abandon, sur moi chut l’obscur soir,
J’accroupis, Ô mon Roi, mon front sur un drap noir,
Bouvillon tarissant sa soif au courant vif. « 

Ainsi parlait Booz à l’amour, à la nuit
Offrant au Tout-Puissant son iris assoupi ;
Un tallipot sait-il qu’à son tronc croît un brout ?
Booz ignorait-il qu’à son flanc gisait Ruth ?

Tandis qu’il somnolait, Ruth, qui du Moab vint,
Non loin du grand Booz alanguit son dos nu,
S’imaginant, souriant, un rayon inconnu,
Quand la nuit blanchirait jusqu’au matin soudain.

Or Booz l’ignorait, mais Ruth languissait là,
Pourtant Ruth savait mal qu’Il la voulait pour lui.
Un frais parfum sortait d’un viridifiant buis ;
Un nocturnal Khamsin flottait sur Galgala.

L’obscur planait nuptial, infini, imposant ;
N’y palpitait-il pas, incognito, un Pur
Car on voyait vibrant dans la nuit, par instant,
Simulation d’un vol, un flou frisson d’azur.

L’inspiration du pur Booz qui somnolait
S’unissait au bruit sourd du ru qui murmurait.
La nuit s’adoucissait dans un août finissant,
Il y avait un lys au flanc du vallon Blanc.

Ruth souriait ; Booz dormait ; l’air paraît gris ;
Au loin, un sourd troupiau va tintinnabulant ;
Un colossal pardon tombait du paradis ;
L’instant souvi sonnait où un lion va buvant.

Tout somnolait dans Ur, tout dormait dans Ganaith ;
Orion papillotait au plus profond du noir ;
L’aigu croissant si clair parmi l’halo du soir
Scintillait au Ponant ; lors Ruth s’imaginait

S’alanguissant, ouvrant un cil sous son Sindon,
Qu’un divin paysan du toujours automnal
Avait, partant au loin, dans un mol abandon
Conduit son chariot d’or sur son sillon astral.

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5 réflexions sur “Exercice de style

  1. Il faut l’avoir tenté soi-même pour saisir toute la performance. (J’avais publié mon essai sur le forum que tu connais, et reçu un accueil pour le moins dubitatif 😀 )

    Je serais curieux également de lire les traductions qui ont été faites du roman de Pérec. Même si en anglais par exemple, la lettre e a une importance moindre, ça doit être quelque chose de réécrire sous la contrainte un texte déjà tortueux.

  2. Alors, je n’ai pas entendu parler d’une traduction en anglais, mais je sais que le roman a été adapté en russe, sauf qu’au lieu de supprimer la lettre -e, le traducteur/adaptateur avait supprimé la lettre -r, la plus courante en russe.

  3. Je viens de regarder, la notice wiki mentionne les traductions anglaise (la seule que je pourrais lire), allemande, espagnole (élision du a), turque, suédoise, russe et néerlandaise.

    On peut comparer le programme de la Disparition avec celui, inverse, des Revenentes, où la seule voyelle admise est le e, mais c’est quand même moins jouissif.

  4. Je n’avais pas vérifié sur Wiki. Néanmoins l’idée est tellement bonne – et exige un tel travail – que l’adaptation – je trouve le terme plus juste que traduction – du roman de Pérec – devient une œuvre à part entière dans chaque langue.

  5. Époustouflant. Je ne connaissais pas cet exercice.

    Des collègues m’ont vanté les mérites de la traduction de la Disparition (A Void). Un jour peut-être aurais-je le temps de m’y mettre.

    (Je signale aussi à tout hasard la réédition du court essai de Pérec basé sur un organigramme, le « Comment demander à son patron une augmentation de salaire »…)

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