Le premier cercle du tyran III : Les Entretiens de Nuremberg, de Leon Goldensohn

Les entretiens de Nuremberg, Leon Goldensohn, 2005

En 1946, Leon Goldensohn, psychiatre juif américain, eut l’opportunité – difficile de parler de chance – d’interroger une partie des accusés du premier procès de Nuremberg, dignitaires nazis, et de leurs témoins, exécutants militaires ou SS. Et l’ensemble, réorganisé par un historien spécialisé, constitue un matériau intellectuel majeur. Goldensohn, mort prématurément, ne remit jamais en ordre ses notes d’Allemagne et ce livre constitue un condensé de ses carnets rédigés pendant ou immédiatement après les entretiens. L’ensemble est présenté de manière didactique, avec une petite introduction biographique et le contenu des entretiens menés entre janvier et juillet 1946. Cette entreprise est unique : la radiographie psychologique d’une quarantaine de dirigeants, en tant que telle, réserverait déjà des enseignements intéressants, mais celle de ces dirigeants-là, responsables d’une entreprise criminelle et monstrueuse, s’impose dans l’esprit du lecteur comme une des ressources incontournables de l’histoire de ce temps. Goldensohn n’ayant pas mis en forme ces entretiens, ils prennent une forme brute qui leur donne toute leur valeur. Les jugements qu’il porte sur ses interlocuteurs, envahissants lors des entretiens de janvier et février, menés sur un ton agressif, s’éteignent peu à peu pour laisser la place à la parole. Parole tantôt brutale, tantôt glaçante, tantôt pleunicharde, tantôt arrogante. Parole dénuée d’humilité et bien souvent calculée, réfléchie, manipulatrice.

Chacun des dirigeants réagit d’abord et avant tout à la monstrueuse évidence de sa culpabilité. Le déni est général, quoique revendiqué à des degrés variables. Certains comm Hans Frank, gouverneur général de Pologne et donc premier averti du génocide mené à Auschwitz, Treblinka ou Sobibor, – tous les camps d’extermination étant situés dans son ressort territorial -,  Baldur Von Schirach, Führer de la jeunesse ou Albert Speer, ministre de l’Armement, parviennent presque à reconnaître une culpabilité collective pour aussitôt s’en extraire, s’en dédouaner. Alibis bien connus : ils  ne savaient pas, ils obéissaient aux ordres, jamais ils n’auraient cautionné de tels crimes, une résistance était de toute façon impossible, etc… Les autres sont pires. Goering joue au matamore jouisseur, mais refuse d’assumer le génocide et réagit comme un enfant lorsque Goldensohn le lui met sous le nez. Après avoir hautement revendiqué son statut d’accusé principal, de dauphin, d’héritier et donc de défenseur premier du Führer, il se contorsionne pour trouver des justifications à son propre comportement. Lui non plus ne « savait pas ». Les films diffusés sur le Génocide lors du procés ne l’ont d’ailleurs pas affecté pour ce qu’ils révélaient mais bien parce qu’ils démolissaient sa défense. Encore une fois le lecteur notera l’absence de courage moral déjà remarqué par les psychiatres suédois qui l’examinèrent en 1925 lors de son passage en asile d’aliénés pour désintoxication morphinique. Funk, le ministre de l’Economie, pleurniche sur sa vocation artistique déçue, Fritzsche, adjoint de Goebbels à la propagande radiophonique se qualifie, sans honte, d’homme « ayant le plus souffert dans cette guerre ». Tous, sans exceptions, chargent les morts et les disparus, Himmler, Bormann, Goebbels, Heydrich,… La plupart sont pitoyables dans leurs dénégations, certains visiblement malhonnêtes et tous inaptes à reconnaître leur responsabilité écrasante dans le drame du siècle. Ces hommes seraient pathétiques si l’ombre d’une culpabilité inexpiable, celle d’Auschwitz et de la guerre, ne flottait au-dessus d’eux.

La meilleure partie de l’ouvrage n’est étonamment pas l’interrogatoire de ces accusés : ils savent ce qu’ils risquent et évitent de reconnaître les crimes auxquels ils ont participé. En outre, les statuts des accusés ne sont guère comparables : difficile de croire que le chef de la Gestapo, Kaltenbrunner, ait pu ne pas être au courant des agissements de son corps ; Schacht et Von Neurath perdirent leur portefeuille avant le déclenchement de la seconde guerre mondiale et peuvent, à juste titre, s’exonérer des responsabilités directes dans les exactions qui ont suivi ; Streicher, éditeur d’un ignoble journal antisémite et Hess, ancien secrétaire de Hitler, paraissent mentalement dérangés. A vouloir juger chacune des institutions publiques nazies, et leur principal responsable encore en vie, les procureurs de Nuremberg ont mélangé des personnalités essentielles avec des accusés accessoires. La partie la plus intéressante du livre, au final, ce sont les entretiens avec les témoins, tous exécutants directs du nazisme : le lecteur n’évitera pas la nausée en lisant les entretiens les plus glaçants, menés avec Daluege, chef de la police, Hoess, patron d’Auschwitz et Ohlendorf, chef d’un Einsatzgruppen à l’est. Daluege est l’illustration du fonctionnaire sans aucun sens moral, Ohlendorf a participé à l’extermination directe, dans des fosses communes, d’une centaine de milliers de juifs en moins d’un an, Hoess raconte quels problèmes organisationnels insolubles lui posèrent la construction du camp d’Auschwitz puis l’élévation de la fréquence des trains de déportés à « gérer ». Ces hommes n’expriment pas le moindre soupçon de regret et, souvent sans illusions sur leur sort personnel, expliquent froidement leur action criminelle. Ils seront tous trois exécutés, à raison, à la suite de procès complémentaires.

Ce livre constitue une pièce magistrale pour ceux qui s’intéressent à l’histoire, à la psychologie et plus simplement à l’homme. On regrettera juste le caractère elliptique des notes de bas de page, un peu trop légères en matière de contextualisation, ainsi que l’absence d’évaluations psychiatriques synthétiques pour chaque accusé : à chaque lecteur de se forger son jugement. Cela n’enlève cependant pas grand chose à la qualité de l’ensemble.

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5 réflexions sur “Le premier cercle du tyran III : Les Entretiens de Nuremberg, de Leon Goldensohn

  1. Le problème après ce genre de lecture, c’est de s’en remettre…

    C’est à dire d’arriver à passer à un autre livre (au sujet forcément plus futile), et de ne pas perdre foi en l’Humanité.

    Cat

  2. Il est nécessaire de descendre dans les caves de l’humanité, y affronter le mal dans toute la diversité de son expression. Certains disaient qu’après Auschwitz aucune poésie n’était possible. Pour les survivants peut-être. Pour moi, qui n’ait rien vécu de cela, au contraire, même si l’art ne sert à rien, même si la part la plus haute de l’activité humaine ne rachète rien, l’horreur ne lui fait aucunement perdre sa valeur. Ohlendorf et Hoess font autant partie de l’humanité que Beethoven et Mendelssohn. Affronter les premiers rend plus sensible à la face lumineuse qu’exaltent les seconds. Le plus difficile est d’envisager que tout cela puisse coexister : les chemins de l’enfer et de la rédemption sont avant tout le fruit de nos actes. Savoir qu’un Daluege ait pu exister, qu’il existe peut-être aujourd’hui des milliers de Kaltenbrunner, dont aucun ne pourra heureusement passer aux actes, doit nous rendre plus sensibles à l’action des hommes de bien – sous quelque forme qu’elle soit.

  3. Je continue à découvir et apprécier beaucoup votre blog, et votre ton (et à envier le temps dont vous semblez disposer pour lire).

    Du coup je deviens curieux: vous êtes favorable à la peine de mort ? Vous écrivez que trois criminels ont été exécutés à raison. Est-ce l’exécution comme marque d’une condamnation que vous aprouvez ou bien la peine de mort en elle-même ?

  4. Merci.
    Le tribunal pouvait prononcer des peines de mort. Si certains hiérarques ont été exécutés (je pense à Jodl pour lequel une procédure de réhabilitation partielle eut lieu quelques années plus tard), alors certains exécutants de second niveau devaient être en toute logique condamnés à la même peine, vu l’ampleur de leurs crimes. (c’est le sens de mon « à raison » concernant Daluege, Hoess et Olhendorf, qui pour tout dire, ont autant, sinon plus, de sang sur les mains que Sauckel ou Streicher)

    Bien sûr, on peut s’interroger sur la nécessité d’exécuter ces hommes. Dans l’immédiat après-guerre, les quatre puissances alliées, qui appliquaient toutes la peine de mort, ont jugé bon d’associer cette peine à la procédure répressive contre les dirigeants nazis et SS. Difficile de contester la peine de mort sans atténuer un instant l’ampleur des crimes commis par les nazis. Plus encore d’affirmer qu’il ne fallait pas appliquer une telle peine si l’on se replace dans le contexte des puissances alliées (6 ans de guerre, 50 millions de morts, la Shoah, les exécutions massives et sommaires). Bien sûr, on objectera qu’une des puissances alliées a commis elle aussi des crimes de même nature, holocauste excepté. On objectera également que la mention de « crimes de guerre » aurait pu s’appliquer aux dirigeants qui ont ordonné le bombardement de zones civiles en Allemagne. Ce sont les incohérences de ces procès ancrés dans un contexte précis.

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