Le premier cercle du tyran I

Texte visionnaire, datant du XVIe siècle, écrit par un jeune homme, Étienne de la Boétie, alors âgé de 18 ans. Les mécanismes du pouvoir et de la tyrannie, et peut-être plus largement de toute société, y sont expliqués par les liens  réciproques qui obligent les divers échelons d’une structure sociale. Cette intuition historico-philosophique trouvera des applications historiques ultérieures sur lesquelles il n’est pas besoin de revenir. Rudolf Pikhoïa, dans son Histoire du pouvoir en Union Soviétique, démontre, sur plus de 1000 pages, que le fonctionnement du PCUS et, plus largement de l’URSS, reposait sur une nomenklatura d’obligés qui avaient évidemment intérêt au maintien du système. Quand celui-ci ne leur garantit plus leur avenir, ils s’en défirent en moins d’une décennie. Quand à cette description pyramidale des six qui obligent six cents qui obligent six mille, elle s’applique toujours : Louis XIV, qui réduisit la noblesse en un esclavage doré, fait d’humiliations et de pichrocholines guerres de cour ; Napoléonqui n’obtint la fidélité de ceux qui le suivaient qu’à la condition de succès ininterrompus – la chaîne, trop neuve, se brisant net dès les premiers désastres ; Staline, qui purgea le vieil appareil bolchevik pour faire naître une génération qui lui était totalement redevable ;  Hitler, qui joua sur la concurrence de ses lieutenants, distilla l’incertitude en leur accordant des compétences follement enchevêtrées, les obligeant ainsi à se battre entre eux pour ses faveurs et éviter qu’ils ne se concertent pour le renverser – hypothèse d’école.

L’extrait de La Boétie étant un peu long, je l’ai divisé en deux notes à peu près égales – les critères de segmentation sont plus arithmétiques que logiques -.

Homère raconte qu’un jour, parlant en public, Ulysse dit aux Grecs : « Il n’est pas bon d’avoir plusieurs maîtres ; n’en ayons qu’un seul. » S’il eût seulement dit : « il n’est pas bon d’avoir plusieurs maîtres« , c’eût été si bien, que rien de mieux. Mais, tandis qu’avec plus de raison, il aurait dû dire que la domination de plusieurs ne pouvait être bonne, puisque la puissance d’un seul, dès qu’il prend ce titre de maître, est dure et révoltante, il vient ajouter au contraire « n’ayons qu’un seul maître« .

Toutefois, il faut bien excuser Ulysse d’avoir tenu ce langage qui lui servit alors pour apaiser la révolte de l’armée, adaptant, je pense, son discours plus à la circonstance qu’à la vérité. Mais en conscience n’est-ce pas un extrême malheur que d’être assujetti à un maître de la bonté duquel on ne peut jamais être assuré et qui a toujours le pouvoir d’être méchant quand il le voudra? Et obéir à plusieurs maîtres, n’est-ce pas être autant de fois extrêmement malheureux? Je n’aborderai pas ici cette question tant de fois agitée ! « si la république est ou non préférable à la monarchie ». Si j’avais à la débattre, avant même de rechercher quel rang la monarchie doit occuper parmi les divers modes de gouverner la chose publique, je voudrais savoir si l’on doit même lui en accorder un, attendu qu’il est bien difficile de croire qu’il y ait vraiment rien de public dans cette espèce de gouvernement où tout est à un seul. Mais réservons pour un autre temps cette question, qui mériterait bien son traité à part et aménerait d’elle-même toutes les disputes politiques.

Pour le moment, je désirerais seulement qu’on me fît comprendre comment il se peu que tant d’hommes, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois tout d’un Tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’on lui donne, qui n’a de pouvoir de leur nuire, qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal, s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui, plutôt que de le contredire. Chose vraiment surprenante (et pourtant si commune, qu’il faut plutôt en gémir que s’en étonner) ! c’est de voir des millions de millions d’hommes misérablement asservis, et soumis tête baissée, à un joug déplorable, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés, et, pour ainsi dire, ensorcelés par le seul nom d’un qu’ils ne devraient redouter, puisqu’il est seul, ni chérir puisqu’il est, envers eux tous, inhumain et cruel. Telle est pourtant la faiblesse des hommes ! Contraints à l’obéissance, obligés de temporiser, divisés entre eux, ils ne peuvent pas toujours être les plus forts. Si donc une nation, enchaînée par la force des armes, est soumise au pouvoir d’un seul (comme la cité d’Athènes le fut à la domination des trente tyrans), il ne faut pas s’étonner qu’elle serve mais bien déplorer sa servitude, ou plutôt ne s’en étonner, ni s’en plaindre ; supporter le malheur avec résignation et se réserver pour une meilleure occasion à venir.

[…] J’arrive maintenant à un point qui est, selon moi, le secret et le ressort de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie. Celui qui penserait que les hallebardes des gardes et la situation du guet garantissent les tyrans, se tromperait fort. Ils s’en servent plutôt,  je crois, pour la forme et comme épouvantail, qu’ils ne s’y fient. Les archers barrent bien l’entrée des palais aux moins habiles, à ceux qui n’ont aucun moyen de nuire ; mais non aux audacieux et bien armés qui peuvent tenter quelque entreprise. Certes, il est aisé de compter que, parmi les empereurs romains, il en est bien moins qui échappèrent au danger par le secours de leurs archers, qu’il y en eût de tués par leurs propres gardes. Ce ne sont pas les bandes de gens à cheval, les compagnies de gens à pied, en un mot ce ne sont pas les armes qui défendent un tyran, mais bien toujours (on aura quelque peine à le croire d’abord, quoique ce soit exactement vrai) quatre ou cinq hommes qui le soutiennent et qui lui assujetissent tout le pays. Il en a toujours été ainsi que cinq à six ont eu l’oreille du tyran et s’y sont approchés d’eux-mêmes ou bien y ont été appelés par lui pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés, et les co-partageants de ses rapines. Ces six dressent si bien leur chef, qu’il devient envers la société, méchant, non seulement de ses propres méchancetés, mais encore des leurs. Ces six ou six cents qui profitent sous eux et font de ces six cents ce que les six font au tyran. Ces six cents, en tiennent sous eux six mille qu’ils élèvent en dignité, auxquels ils font donner, ou le gouvernement des provinces, ou le maniement des deniers publics, afin qu’ils favorisent leur avarice ou leur cruauté, qu’ils les entretiennent ou les exécutent à point nommé et fassent d’ailleurs tant de mal, qu’ils ne puissent se maintenir que par leur propre tutelle, ni d’exempter des lois et de leurs peines que par leur protection.

Étienne de la Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1549, Edition de Teste (1836)

A suivre

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Une réflexion sur “Le premier cercle du tyran I

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