Chronique de la paranoïa présente II : Les Éclaireurs, d’Antoine Bello

Les Éclaireurs, Antoine Bello, 2009

Suite de la note du 20 novembre.

Ce volume fait immédiatement suite aux Falsificateurs, et, malgré la présence d’un résumé succinct en début de livre, il apparaît compliqué de lire le second sans avoir connaissance du premier. Le jeune Sliv Darthunguver continue sa progression au sein du CFR. Le roman s’ouvre le 11 septembre 2001 – une référence qu’un roman de ce genre pouvait difficilement éviter – alors que Sliv se trouve à Khartoum pour assister au mariage de ses seuls amis. Aux premières loges des manifestations de joie de la rue soudanaise, Sliv s’interroge : l’organisation secrète à laquelle il appartient n’aurait-elle pas trempé dans la chute des tours du WTC? L’organisation reste particulièrement silencieuse et l’envoie au Timor-Oriental, pour une mission de la première importance. Le CFR assiste en effet l’ancienne colonie portugaise, longtemps occupée par l’Indonésie, dans son long et pénible chemin vers l’indépendance. Sous la couverture d’une association religieuse, le CFR agit en sous-main, non pour le seul et louable objectif d’aider les timorais, mais surtout pour infiltrer massivement ce jeune et fragile état – et disposer ainsi d’une très utile base de repli. Le CFR compte également sur la représentation onusienne des timorais pour faire avancer ses dossiers au plus haut niveau. La logique de territorialisation de l’organisation secrète – toujours aussi peu détectée par le contre-espionnage international – passe par l’adhésion aux Nations Unies. Sauf qu’en cet immédiat post-11 septembre, les américains ne sont guère enthousiastes à l’idée d’une adhésion supplémentaire, surtout issue d’un territoire minuscule, pauvre et sous-développé.

Accompagné de Lena Thorsen – sa rivale, déjà rencontrée tout au long du premier volume – il va se livrer à une entreprise de falsification de haut vol pour finalement convaincre la délégation onusienne du formidable – et imaginaire – potentiel  économique des Timorais. Comme dans Les falsificateurs, Antoine Bello est à son meilleur quand il teinte son histoire de colorations parodiques. Les séances de commission durant lesquelles Sliv trompe les émissaires des Nations Unies sont plutôt drôles, et la mise à distance du dialogue avec les experts par les commentaires de Sliv sur sa propre performance atteint son but. Après cette première partie amusante et anodine, Sliv revient brutalement aux choses sérieuses. Le Timor-Oriental est entré à l’ONU, mais le CFR a d’autres préoccupations. Ses dirigeants avouent en effet avoir contribué, indirectement et en amont, au 11 septembre en assistant la radicalisation de l’Islam politique : ils ont accentué la menace posée par Al-Qaida, aidé Ben Laden  et trompé la plupart des services secrets occidentaux. Leur espoir était de susciter une prise de conscience de l’Islam modéré et un rejet de l’Islamisme politique. L’échec sur toute la ligne des dirigeants du CFR entraîne, avec l’administration Bush, des conséquences inattendues : la guerre en Irak.

Commence alors une course poursuite entre le CFR et la CIA : Sliv remarque rapidement que les sources utilisées par les Américains pour faire accroire  la culpabilité de Saddam sont trafiquées par un membre de l’organisation. Et celui-ci provoque Sliv en utilisant des sources que l’islandais a falsifiées ou modifiées. Les romans d’Antoine Bello étant plus des jeux intellectuels que des thrillers, cette partie essouffle le lecteur. Bello le submerge de faits et tombe dans une pseudo-fiction, didactique et pesante, dans laquelle des dialogues pédagogiques et explicatifs prennent toute la place. La chasse au traître n’emporte que difficilement l’adhésion du lecteur. Après de longues digressions sur l’Amérique – Antoine Bello vit à New York, il a vécu de l’intérieur la folie paranoïaque qui s’empara de ce pays après le 11 septembre – l’histoire retrouve difficilement ses droits. Alourdi par le sérieux de sa critique des Etats-Unis en général et de Bush en particulier, le roman perd de vue son fonctionnement ludique. L’auteur ne semble guère à l’aise avec ces dialogues sérieux, mélange de notes de lecture et de propos de conférenciers. Heureusement, la dernière partie relève quelque peu l’ensemble. Sliv permet aux six dirigeants du CFR de démasquer le traître. A noter, d’ailleurs, le clin d’oeil à Borges, puisqu’un des membres du comité exécutif du CFR s’appelle Pierre Ménard : dans une des meilleures nouvelles de l’écrivain argentin, Ménard réécrivait à l’identique et à la virgule près le Quichotte de Cervantès en transformant complètement sa signification. Pour tous les inventeurs d’écrivains fictifs, les amoureux des vertigineuses mises en abyme et les amateurs de jeux intellectuels fantastiques, Borges fait figure de référence. Bello lui rend hommage avec ce Ménard, dernier rejeton de la famille du fondateur du Consortium de Falsification du Réel.

Pour le récompenser d’avoir démasqué le traître, et au vu de ses qualités évidentes, les dirigeants du CFR cooptent Sliv en leur auguste assemblée. Et du même coup lui dévoilent l’objectif profond du CFR : ce dernier retournement clôt avec finesse le roman. Antoine Bello, avec ces éclaireurs, ne s’écarte guère de la ligne suivie dans les falsificateurs. Il confirme les qualités de son travail : un scénario de départ astucieux, une construction ludique et sans prétention, une certaine capacité parodique – la scène dans les milieux gauchistes de l’université est très amusante -, de bonnes connaissances géopolitiques. Malheureusement, il confirme également ses défauts : un style inégal, des personnages naïfs et souvent invraisemblables, une grande difficulté à ne pas alourdir son texte avec des explications didactiques, des rebondissements assez malvenus. Le lecteur amateur de Borges et de jeux de l’esprit s’amusera des falsifications du CFR ; il s’agacera quand le prestidigitateur s’acharnera à lui expliquer par le menu son tour, au lieu de faire appel à sa sagacité. Romans sans prétention, les deux livres d’Antoine Bello confirment que, malgré les préjugés souvent contraires, les écrivains français sont encore parfaitement capables de raconter des histoires. La paranoïa parodique de ce monde falsifié par une organisation secrète a des vertus jubilatoires qui, si l’on pardonne les maladresses de style et de scénario, méritent qu’on s’y arrête.

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Une réflexion sur “Chronique de la paranoïa présente II : Les Éclaireurs, d’Antoine Bello

  1. Il me semble que « Sliv Darthunguver » est la traduction islandaise de « Winston Smith » : ils font le même boulot, c’est sûrement le même personnage ^^

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