Chronique de la paranoïa présente I : Les Falsificateurs, d’Antoine Bello

Les falsificateurs, Antoine Bello, 2007

Les différentes notes publiées sur ce blog laissent supposer à juste titre que je lis peu de littérature contemporaine, surtout française. Achetés par hasard, sur la foi d’une quatrième de couverture intrigante, Les falsificateurs dérogent à mes habitudes de lecture : Bello est encore en vie, et son roman à moins de trois ans. Ce livre, dont la suite a bénéficié d’une certaine couverture médiatique – Les éclaireurs ont reçu le prix Télérama -, reprend notre histoire contemporaine immédiate sur le mode, astucieux, de la paranoïa. En 1991, un jeune islandais, Sliv Darthunguver, est recruté par un cabinet spécialisé dans le conseil environnemental. Son chef Gunnar lui dévoile, après une première mission sans surprise, qu’il travaille en parallèle pour une mystérieuse organisation, le CFR – alias le Consortium de Falsification du Réel – qui trafique la réalité, les statistiques, l’histoire, pour atteindre des objectifs qu’aucun de ses agents ne connait. Intrigué, puis excité, par ces révélations, Sliv accepte de passer l’examen d’entrée : il lui faut réaliser un dossier de falsification, sur un thème complètement libre. Après avoir consulté celui de son prédécesseur – Lena Thorsen, une danoise ambitieuse qu’il retrouvera tout au long des deux volumes – Sliv se met à l’ouvrage. Afin de sensibiliser l’opinion publique internationale à la cause d’un peuple en voie d’extinction – les bochimans, peuplade archaïque des confins du Kalahari – il crée de toutes pièces une tribu bochiman dont l’existence serait remise en cause par les appétits conjuguées du géant sud-africain du diamant, la De Beers, et du gouvernement botswanais.

Sa manipulation fonctionne au-delà de toute espérance. Les Nations-Unies s’emparent du sujet et des organisations non-gouvernementales prennent la défense des bochimans. Pour ce premier dossier, il est récompensé par le CFR : en effet, tous les jeunes agents concourent pour un prix du meilleur dossier, qu’il remporte donc aisément. Sliv s’interroge néanmoins : pour qui travaille-t-il vraiment? Les objectifs de cette organisation secrète de trois mille membres, disséminés sur toute la planète, qui semble disposer de fonds illimités, restent nébuleux. Seuls les dirigeants du CFR – au nombre de six – connaissent son but réel. Dans ce roman, Bello retrace l’ascension difficile de Sliv dans la hiérarchie, ses erreurs et ses interrogations quant aux motivations de ses patrons. Le CFR, qui se présentait de manière bienveillante, se révèle bientôt être une organisation sans pitié, meurtrière : le pauvre Sliv, qui a commis une erreur, a désormais sur la conscience la vie d’un innocent. Jusque là, le roman tenait toutes ses promesses : une multinationale nébuleuse, aux insondables ramifications, destinée à manipuler l’opinion publique, les dirigeants, et même l’économie mondiale pour atteindre des objectifs connus de sa seule direction.  Les falsificateurs sont avant tout un jeu astucieux sur le monde contemporain, ses lubies, son fonctionnement, ses mythes. Le CFR opère parfois des manipulations totalement anecdotiques – la création ex nihilo d’un film disparu, censé avoir fondé dès les années 30 des techniques cinématographiques des années 60  – mais elle s’occupe surtout de sujets graves : montée des cours du pétrole, péril terroriste, sensibilisation à la protection de l’environnement,…

Malheureusement pour le lecteur, la très bonne impression laissée par les 400 premières pages finit par se dissiper. Après une grave crise spirituelle consécutive à son imprudence meurtrière, Sliv décide de s’élever dans la hiérarchie du CFR afin d’en connaître ses réels objectifs. Il passe une année dans l’Académie de formation de Krasnoïarsk, destinée aux meilleurs éléments de l’organisation. Vu l’erreur commise dans la seconde partie du livre, le lecteur s’étonne de voir le CFR laisser Sliv mener sa carrière. En outre, Bello peine à retranscrire sans didactisme la prétendue excellence de la formation dispensée à Krasnoïarsk. Ce déséquilibre narratif annonce déjà la lourdeur des Eclaireurs. Pour ne pas perdre son lecteur, pas forcément au fait des grandes tendances économico-diplomatiques de la planète, Bello introduit dans son récit des explications qui, même si elles sont synthétiques, ont tendance à alourdir le propos. Les dialogues, entre des falsificateurs d’élite et leurs formateurs, sonnent de manière très naïve ; les remarques dispensées par l’auteur tombent comme des parpaings dans des dialogues artificiels et peu convaincants. Toute la légèreté et le mystère des deux premières parties sont gâchées par les incohérences et les lourdeurs de la dernière partie. Cela se confirmera dans le second tome : tant que Bello joue sur les registres de la parodie, du mystère ou de la falsification, il est très efficace ; dès que le récit aborde des registres moins ludiques, plus profonds, que ce soit humainement ou politiquement, il s’embourbe. Sa prose trahit alors sa naïveté et son didactisme, avec une prime spéciale aux insupportables compagnons du héros, l’ayatollah soudanais moralisateur et la petite indonésienne astucieuse. Quant au scénario de ce premier tome, il s’effondre lors des révélations finales.

L’inquiétant CFR n’a en fait pas tué le fonctionnaire néo-zélandais que la maladresse de Sliv semblait avoir condamné : il s’agissait d’une petite falsification élaborée pour faire mûrir son agent d’élite. Oh, la bonne blague! Voilà donc une organisation immensément riche, suffisamment puissante pour transformer la réalité sans qu’aucun service secret de la planète n’en ait jamais aperçu la moindre trace, et elle s’amuse à jouer un tour de bien mauvais goût à un agent prometteur. Sliv, reçu dans les premiers à l’Académie de Krasnoïarsk, peut respirer et reprendre sa courbe de carrière ascensionnelle : il croyait avoir tué, en fait, c’était pour de faux… Le rebondissement concocté par Antoine Bello assassine littéralement son roman. Qui croit une minute possible que le CFR, s’il est sérieux, secret et ambitieux, puisse perdre son temps avec un jeune agent qui commet des erreurs, en lui jouant des tours dignes de bande dessinées pour enfants? La conscience de Sliv est soulagée, l’intrigue principale de ce premier volume – mal – dénouée, mais reste à connaître l’objectif final de cette mystérieuse société. Bello joue avec une thématique extrêmement fertile ici comme aux Etats-Unis, celle du réel manipulé : les paranoïaques de tout bord croient que des organisations secrètes leur veulent du mal, celle de Bello semble plutôt vouloir le bien de l’humanité. Reste à le vérifier.

A suivre

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