Qui défendra les classiques?

Confessions of a Middlebrow Professor, W.A.Pannapacker, The Chronicle of Higher Education, 5 octobre 2009 ; Survivre dans un monde de survol, Yann Moix, Le Figaro, 12 novembre 2009

Par un hasard savoureux, je venais d’achever Wallenstein de Schiller quand le Prix Renaudot a été décerné à M. Beigbeder pour son dernier livre. Étrange conjonction : d’un côté un monument de la littérature mondiale, dont je doute malheureusement qu’il soit encore beaucoup lu hors des années d’étude de nos germanistes, et de l’autre un petit roman qui sombrera aussi vite que son auteur dans l’oubli – dans dix, trente, cinquante ans, mais je tiens mon pronostic pour certain. Au-delà de l’attrait que suscite inévitablement le nouveau livre d’un auteur médiatique, je me demande bien pourquoi, de nos jours, les classiques sont si peu lus et le tout-venant du jour si intensément disséqué. Ayant tendance à préférer lire un livre vieux de cinquante ans à un ouvrage à l’encre encore fraîche, il m’arrive de me demander pour quelles raisons cette tendance n’est pas plus répandue. Mon mode de fonctionnement ne m’empêche bien sûr pas de vagabonder dans des productions plus récentes. Mais je ne peux me détacher de ces vieux monuments, que d’aucuns voient comme de bien poussiéreuses forteresses. Pourquoi donc la plupart des gens préfèrent-ils le roman du jour au classique poli par les années?

Dans son article pour The chronicle of Higher Education, W.A.Pannepacker évoque, par la bande, ce sujet. Issu d’un milieu populaire américain, dans lequel lire n’allait certainement pas de soi, il raconte sa soif de culture et son affection de jeunesse pour une série appelée « Great Books », vendue en porte-à-porte. Ces volumes, peu coûteux, ont été publiés dans les années 50, avec pour objectif de mettre à la disposition du grand public américain les classiques de la littérature et de la philosophie mondiale (Homère, Descartes, Gibbon ou Melville). Une fois entré à l’université, Pannepacker a reçu la visite de camarades, issu d’un bien autre environnement socio-culturel. L’une d’elles lui fit remarquer, à la vue de ces Great Books soigneusement rangés dans la petite bibliothèque, qu’ils marquaient son appartenance sociale populaire. Le fait d’avoir acquis dans son intégralité la collection supposait trois faits : que la famille ne possédait aucun des grand classiques avant cet achat ; qu’elle l’avait acquise à un vendeur de porte-à-porte, un genre de commercial qui passe peu dans les beaux quartiers ; que leur possesseur espérait ainsi combler le gouffre culturel qui le séparait des élites intellectuelles. Renvoyé à sa classe sociale, Pannepacker comprit, assez lentement, ce que pouvaient évoquer ces marqueurs de distinction sociale pour les élites.

Cette collection de classiques « grand public » a depuis longtemps disparu. La notion, étroite, de classique a en effet périclité – surtout aux Etats-Unis – suite aux revendications des élites liberals : ces auteurs blancs, et morts, représentaient un canon dépassé qu’une partie de l’intelligentsia passa son temps à discréditer (au bénéfice de littératures issues de minorités).  Pannepacker, devenu professeur, se retourne avec nostalgie sur ce canon des « Great books ». Certes, ils représentaient une version très monolithique et verticale de la culture élitaire, mais, par leur prix accessible et leur forme de vente, ils touchaient le grand public américain. Acquis par des personnes modestes pour leur enrichissement intellectuel – ou surtout celui de leurs enfants -, parce que ce qu’ils disaient était présumé important, ces grands livres témoignaient d’une aspiration collective à la culture, d’une volonté de s’éduquer soi-même. Si l’autodidacte est une figure généralement moquée, il a pourtant sa noblesse, celle de la soif de savoir. Pannepacker regrette la disparition des « Great Books » parce que leur fin signifie aussi le triomphe du loisir passif et du savoir pratique. On peut tempérer ce constat désabusé : l’acquisition de ce genre de collection ne signifiait absolument pas qu’un membre de la famille, un seul, ouvrirait un volume un jour ; l’affichage de ces livres relevait aussi d’une posture sociale – regardez ce que je lis, ça vous épate, hein? -.

Néanmoins, Pannepacker pointe une tendance très actuelle : la domination d’une connaissance technique, pratique, qui sert au travailleur, quel qu’il soit, dans l’exercice de ces fonctions. Le déclin des effectifs des humanités, comme des sciences théoriques en France en témoigne : le savoir pratique, qui protège plus sûrement que le théorique contre d’éventuelles longue périodes de chômage, attire bien plus aujourd’hui qu’avant. Et son développement, sa complexification, entraîne en parallèle une baisse quasi-mécanique du temps disponible pour s’atteler à la culture : un métier peu théorique, nécessitant peu de savoirs généraux préalables peut exiger de larges connaissances techniques, un investissement poussé, et ne pas laisser beaucoup d’énergie pour se cultiver. Et comme en parallèle, la production de loisirs s’est affinée, propose des divertissements élaborés, excitants, suffisamment diversifiés, elle absorbe l’énergie libre, voire, pour  reprendre une expression bien connue, le temps de cerveau disponible. Un savoir pratique complexe, exigeant, accaparant l’énergie cérébrale – il suffit de penser aux informaticiens, aux juristes, aux commerciaux, au personnel médical, mais également aux techniciens spécialisés – côtoie l’exaltant continent du divertissement et des loisirs. Pour prendre un exemple : un magistrat muté dans une petite ville de province en 1959, en 1979 et en 2009 n’a sûrement pas les mêmes loisirs à sa disposition. Et cette évolution s’est faite au détriment de la lecture – qui malgré son impact positif, que Pannepacker évoque à la fin de son article, n’a pas les mêmes atours que ses concurrents -. Les divertissements plus ou moins passifs et les savoirs professionnels complexes l’ont emporté.

Juste après avoir lu l’article de Pannepacker, je suis tombé sur la chronique hebdomadaire de Yann Moix, plutôt meilleure que d’habitude. Élogieux envers le journal de lectures de Michel Crépu (directeur de La Revue des Deux Mondes), il évoque la nécessité de ces lecteurs gratuits, qui reviennent, au gré de leurs tocades, vers les « classiques », en parlent, les défendent. Si la chronique est plutôt bien sentie – comment parler en profondeur d’auteurs disparus depuis longtemps quand l’époque est au survol et au buzz? – il est bien dommage que Moix n’applique pas à lui-même la méthode de Crépu. Et qu’au lieu d’écrire des publireportages sur les livres de ses amis, il commente, pour de vrai, ces grands livres qui le méritent.

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Une réflexion sur “Qui défendra les classiques?

  1. Tu oublies (et Pannepacker avec toi apparemment) que le souci de distinction d’une grande partie des lettrés ne se fait pas principalement par rapport aux lecteurs des classes populaires, mais vis-à-vis justement du public qui lirait encore La revue des deux mondes, à l’image idéalisée duquel une frange populaire aspirait à ressembler (et ici on ne peut que parler au passé). Ce public-là des classiques affirme par ses pratiques son détachement vis-à-vis des affaires courantes du monde, sur lesquelles il a effectivement de moins en moins de prise, mais desquelles il est également relativement à l’abri.

    Défendre les classiques, c’est aussi affirmer une position sociale (réelle ou d’aspiration) tout en prétendant dédaigner les positionnements sociaux. 😉

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