Le crépuscule des héros : Wallenstein, de Friedrich Schiller

Pont charles

Wallenstein, Friedrich Schiller, 1798

La littérature allemande, quelle que soit la valeur de ses grands ancêtres du Moyen-Âge, connut la plus éclatante manifestation de son génie à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles : Kleist, Novalis, Jean-Paul, Schlegel mais surtout Goethe et Schiller lui donnèrent une audience à laquelle elle n’avait jamais pu prétendre auparavant – si l’on excepte les textes religieux de Martin Luther. Aux sujets intimes, métaphysiques de Goethe, Schiller préféra l’utilisation et la transmutation du matériau historique brut. Avec Wallenstein, triple pièce dense et ambitieuse, il importa la tragédie historique en vers au sein de la littérature allemande. Néanmoins réduire ce texte à sa seule fonction de jalon introductif serait une erreur colossale : Wallenstein brille de mille feux aux sommets du théâtre universel. Avant d’entrer dans le cœur de mon  trop fragmentaire commentaire, il paraît indispensable de rappeler qui était Albrecht von Wallenstein. Né en 1583 au sein d’une riche famille protestante de Bohême – l’actuelle République Tchèque, déjà très sensible aux prédications de Jean Hus au début du XVe siècle, devait jouer le rôle du baril de poudre dans l’explosion des heurts confessionnels du XVIIe siècle – Wallenstein s’était converti au catholicisme bien avant que les tensions entre catholiques et luthériens ne dégénèrent en conflit militaire. L’opposition entre l’Empereur – catholique et autrichien – et les Princes d’Allemagne du Nord – protestants et ligueurs – se transforma en guerre ouverte en 1618. La Guerre de Trente ans allait déchirer l’Allemagne toute entière jusqu’au mitan du siècle. Wallenstein utilisa alors sa richesse pour fournir une armée à l’Empereur. Après la mort de Tilly, Wallenstein devint le principal condottiere catholique. Sa victoire à Lützen (1632) face à l’envahisseur suédois – et à son immense chef de guerre, Gustave-Adolphe – lui conférèrent un prestige inégalé.

Obligé de faire vivre son armée de rapines sur les territoires protestants et catholiques, Wallenstein commença à indisposer le pouvoir impérial. Trop puissant, trop ambitieux. Bien mal accueilli par ses alliés, il se retira, avec sa troupe, dans sa Bohême natale en 1634. C’est à ce moment que s’ouvre la pièce de Friedrich Schiller. Le héros de guerre, dans l’expectative, hésite : doit-il se tourner contre l’Empereur? lui prendre par la force la couronne de Bohême? s’allier aux suédois? dissoudre son armée? se démettre? La tragédie de Schiller fonctionne autour de ce héros hésitant. Ici, la puissance ne plonge pas le combattant dans l’hybris : s’il rêve d’un pouvoir plus vaste, dont il a entrevu la possible vacance en vainquant et tuant le monarque suédois, sa position n’est pas arrêtée. Le héros tragique n’a des rêves démesurés qu’en raison des évènements de son temps. L’homme n’est pas fou. Il est superstitieux, un peu sentimental, c’est un tacticien militaire hors pair mais un stratège politique maladroit. Son ambition ne vient pas de sa nature : il n’est pas cette force malfaisante qu’est Richard III dans la tragédie éponyme de Shakespeare. Au contraire, Wallenstein agit au gré des hasards et des circonstances. Ses choix sont contraints par son environnement social et historique. Il hésite : faut-il trahir? L’Empereur n’attendait que cela. La question suppose déjà la réponse. Wallenstein a pris contact avec les suédois, et cette première ébauche de retournement suffit à le faire condamner. La posture ambigüe du héros suppose que les évènements historiques auraient pu prendre bien d’autres tournures. Le pouvoir impérial saisira les occasions que Wallenstein gaspillera.

La pièce est triple, sa première et courte partie, dans le camp de Wallenstein, plonge dans les entrailles de l’armée du duc, composée de soudards, de pilleurs, mais aussi de simples soldats, tous tiraillés entre leur fidélité à la foi catholique – sous-jacente à la fidélité à l’Empereur – et leur attachement au général en chef, qui a permis leur élévation et leur vie aventureuse. Dans le camp fermentent déjà les tensions qui se dénoueront à la fin de la tragédie. Cette partie positionne le décor historique. Et avec finesse, instille une autre approche théâtrale du pouvoir politique. Le spectateur et le lecteur pressentent déjà que dans l’univers de Schiller, le héros ne peut se contenter de clamer, d’affirmer, de vouloir, d’ordonner. Pour faire trahir une armée entière, il s’agit de la convaincre, de la charmer. Le peuple des soldats n’est pas qu’une masse obéissante, tout juste bonne à prendre ses ordres auprès de son charismatique général. Les mouvements d’opinion, affaiblissent déjà la structure hiérarchique : Wallenstein ne pourra conduire ces soldats qu’à l’endroit où ils sont prêts à se rendre. Et, en négligeant ce point fondamental, Wallenstein et ses proches perdront toute chance de voir leur plan se réaliser. La trahison, ici politique et religieuse, est condamnée dès ces premières discussions de soldats. Coupés de la masse, Wallenstein et ses lieutenants ne prendront jamais en compte cette variable dans leur équation.

La seconde partie confirme ce pressentiment. Passant au niveau supérieur, Schiller montre l’hésitation du condottiere à pousser jusqu’à sa logique conclusion sa prise de contact avec l’armée suédoise. Or, dans son camp, Ottavio Piccolomini – personnage réel -, et son fils, Max – personnage fictif – sont avertis des rumeurs de défection. Les débats entre le traître potentiel et ses lieutenants montrent bien qu’aucune décision finale n’a été prise. Les Piccolomini ne sont pas de simples officiers : Ottavio est le protégé de Wallenstein depuis des années ; Max et la fille de Wallenstein espèrent convoler. Ces espoirs juvéniles seront brisés car Ottavio se dévoile à son fils : il est l’agent de l’Empereur dans le camp. Piccolomini va alors réaliser ce que Wallenstein ne se décide pas à effectuer : il travaille au corps les officiers de la soldatesque, usant de tous les stratagèmes – menaces, serments de fidélité, charme – pour retourner certains chefs. Alors que Wallenstein se berce d’illusions et, même au moment où sa trahison est devenue inéluctable, continue de croire qu’il lui suffira d’ordonner pour que sa troupe le suive, Piccolomini s’assure la fidélité d’une partie non négligeable des lieutenants du condottiere. Deux conceptions de la hiérarchie, du fonctionnement social, s’opposent : et le plus machiavélique – au sens du meilleur stratège politique – n’est pas le traître présumé. Wallenstein, qui finit pourtant par s’aboucher avec les suédois, a fait confiance en ses officiers. Il n’a conçu que sa propre trahison. A aucun moment, et ce malgré les manoeuvres de certains lieutenants moins naïfs politiquement que leur chef, Wallenstein ne peut concevoir que Piccolomini s’apprête à le détruire. Ni hybris, ni paranoïa. Ce Wallenstein est décidément un héros de tragédie bien singulier. Son drame s’avance sans qu’il ne le fasse vraiment basculer : ce sont les autres et les évènements qui déclenchent la troisième partie.

Wallenstein a trahi l’Empereur ; Piccolomini a trahi Wallenstein. La troisième partie de la pièce voit le condottiere passer dans l’autre camp. Mais ses forces ne sont plus ce qu’elles devaient être. Traqué, il croit encore pouvoir s’en tirer : à aucun moment il ne soupçonne que son ancien protégé, dont il apprend bientôt la trahison, a beaucoup mieux joué que lui. Piccolomini a retourné une bonne partie de l’armée. Il a même laissé, dans le camp, un corps d’irlandais, mené par Butler, qui s’apprête à le faire assassiner pour assouvir une vengeance personnelle. Toute la troisième partie de la pièce est une course vers l’abîme. La marche des évènements ne peut plus être stoppée et pour avoir mal joué, pour ne pas avoir mesuré les efforts qu’exigeaient sa trahison, Wallenstein meurt, assassiné par les sicaires de Butler, donc de Piccolomini et de l’Empereur. Des deux traîtres, le héros mal conseillé qui fait défection à un Empereur ingrat et le général qui trahit son protecteur et ruine les espoirs de mariage de son fils unique, qui est donc le pire? Schiller laisse le spectateur libre de son jugement. Pour avoir mis fin à la vie de Wallenstein – qui aurait d’ailleurs pu être sauvé, l’ordre impérial interdisant l’exécution et préconisant l’arrestation arrive trop tard – Piccolomini est récompensé des plus hautes charges de l’Empire. L’italien l’a emporté. Mais au prix du sang de son fils, qui, son mariage avec Thekla Wallenstein devenu impossible, s’est suicidé dans une charge inutile contre l’armée suédoise.

Cette tragédie de l’ambiguité, dans laquelle les drames intimes et politiques ne se dénouent que par la force des choses, est moderne. Le libre-arbitre orienté du peuple des soldats, la force de la fidélité à la foi et à l’Empereur, balaient les vélléités humaines. Que peut un homme seul face au vacarme du temps? Wallenstein pose les équations que Bonaparte croira quelques années plus tard savoir résoudre. Le génie de Schiller est là : avoir perçu, en plein bouleversement, la nature profonde du changement d’époque. Si la pièce avait été écrite 20 ans plus tard, le lecteur chercherait Bonaparte derrière chaque officier, Napoléon derrière chaque chef. Or, à la première représentation de Wallenstein, Bonaparte n’était rien. Schiller a perçu dans les transformations de son temps que le ton de la tragédie historique devait changer. Le héros fou, démesuré, omniscient, laisse sa place à un homme raisonnable, jouet des forces du temps, victime des circonstances comme des ambitions de ses concurrents. Bonaparte peut devenir Napoléon, son Empire usurpé ne brisera pas plus le monde que le royaume chimérique de Wallenstein. La force ultime de Schiller est de ne pas s’arrêter à ce constat de renversement : il laisse planer un doute et ne fixe pas le point d’équilibre entre le libre-arbitre des individus et le jeu des puissances sous-jacentes à leurs actes. Deux siècles plus tard, revenus de toutes les dérives politiques, nous devrions écouter la leçon du dramaturge allemand : le héros est mort, sa couronne gît aux pieds du dieu « circonstances » (composé, tel un Janus Bifrons, du hasard et des grandes forces collectives).  A l’âge des héros surhumains a succédé celui des hommes. Wallenstein est fidèle à lui-même, Ottavio Piccolomini à la société, Max Piccolomini à son amour : entre ces vérités humaines et subjectives, chacun, en son for intérieur, tranchera.

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2 réflexions sur “Le crépuscule des héros : Wallenstein, de Friedrich Schiller

  1. A ta description, je ne peux que confirmer ce qu’on avait dit ailleurs à propos de l’évocation de Wallenstein dans La nuit sous le pont de pierre de Perutz. Non seulement il a lu Schiller, mais il y fait explicitement allusion, avec cet homme encore en attente de son destin héroïque, consultant la conjonction des planètes pour finalement se retrouver le jouet d’une autre histoire.

  2. Pingback: Orgueil et démesure : La conjuration de Fiesco à Gênes, de Friedrich Schiller | Brumes, blog d'un lecteur

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