Les songes du temps

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Un message de l’Empereur

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« L’empereur, à ce qu’on dit, t’a adressé, dans ton isolement d’individu, de misérable sujet, d’ombre infime fuyant le soleil impérial jusque sur les confins ultimes, oui c’est toi que l’empereur a choisi pour t’adresser, de son lit de mort, un message. Il a fait s’agenouiller le messager à son chevet et lui a chuchoté le message à l’oreille ; il y attachait tant de prix qu’il se l’est fait encore répéter à l’oreille. D’un signe de tête, il en a confirmé les termes. Et devant l’assemblée des spectateurs de sa mort – on abat tous les murs qui feraient obstacle, et sur les vastes escaliers, qui s’élancent vers le ciel, font cercle les grands de l’empire -, aux yeux de tous ceux-là, il a dépêché le messager. Le messager s’est mis en route sans retard ; c’est un homme vigoureux, un homme infatigable ; tendant un bras puis l’autre, il se fraie un chemin parmi la multitude ; quand il rencontre une résistance, il montre du doigt sa poitrine, qui porte l’emblème du soleil ; il progresse d’ailleurs aisément, mieux que personne. Mais la multitude est si grande ; ses demeures n’ont pas de fin. S’il avait le champ libre, comme il volerait, et bientôt sans doute tu entendrais les coups superbes que ses poings frapperaient sur ta porte. Mais au lieu de cela, comme il s’épuise en vain ! Il en est encore à forcer son passage dans les appartements  du palais central ; il n’en viendra jamais à bout ; et s’il y parvenait, rien ne serait gagné ; il resterait à traverser les cours ; et, après les cours, le deuxième palais, qui forme enceinte autour du premier et encore des escaliers et des cours ; et encore un palais ; et ainsi de suite pendant des millénaires ; et s’il s’élançait enfin par la dernière porte – mais jamais, jamais cela ne saurait arriver -, il n’en serait encore qu’à devoir traverser la ville impériale, centre de l’univers, pleine à ras bords de toute sa lie. Personne ici ne passe, encore moins le porteur du message d’un mort… Mais toi, tu es assis à ta fenêtre et rêves ce message quand le soir vient. »

Franz Kafka, in Dans la colonie pénitentiaire, écrit entre 1912 et 1919 (?)

J’avais lu ce texte voilà bien des années, et pour être sincère, c’était le seul passage de la Colonie pénitentiaire dont je me souvins encore. Il demeurait depuis lors presque intact dans le champ de ruines de ma mémoire : probablement faisait-il écho, en profondeur, à des préoccupations – ou des rêveries – personnelles. Il attendait de renaître au creux de mon esprit : je ne l’ai d’ailleurs relu qu’en composant cette note. Ce texte est court, et pourtant, il ne saurait s’étoffer sans perdre son équilibre miraculeux. Trois cent mots parfois suffisent. Je peux rêver du message hautement prioritaire dont j’étais destinataire ; jamais je ne le connaîtrai, et il n’est plus déjà qu’une rumeur vague, une réminiscence, un bruissement mort et vain. Le soleil de l’humanité, l’empereur, m’adresse quelques mots, avant de mourir. Pour avoir distrait l’attention finale du souverain, lui avoir fait gaspiller sa dernière énergie, le contenu du message doit avoir une importance, un sens, dévoiler de profonds secrets. Le souffle du mort, quelque prestige il eut de son vivant, ne saurait pourtant porter le messager plus loin que les premières limites du cercle de sa puissance. Le souverain refroidi ne porte déjà plus l’émissaire de son omnipotence : envoyé par un pouvoir mort, il ne peut briser les infranchissables barrières que la vie lui oppose.

Oh, certes, il atteindra les limites les plus extrêmes permises par son mandat et sa vaillance. Mais les vivants sont hors de portée des morts. Le courrier de l’empereur pourra y consacrer son existence, je suis loin, à jamais impossible à atteindre. Les mains décharnées et sans vie du souverain sont depuis longtemps  réduites en poussière, le héraut réduit à l’impuissance, et moi, dans l’attente des secrets oubliés, je n’approche les sens potentiels du message que par de passives rêveries. Les évènements profonds ou éphémères, les manifestations splendides de la puissance, les remous et les remugles du temps ne parviennent jusqu’à moi que sous des formes fragmentaires : ils ne sont plus que rumeurs. Je rêve d’eux, parfois, mais leur murmure a cessé depuis longtemps de me toucher, les messages du temps, ces « manuscrits qui ne brûlent pas » ne suscitent déjà plus que des spéculations. Impossible de savoir ce que le passé voulait dire au présent.  Ce dernier souffle de l’empereur est la leçon inaudible des temps révolus aux temps qui adviennent.  Jamais elle ne trouve son destinataire. Peut-être la comprendrai-je un jour, par inadvertance, entre mille interprétations possibles, mais personne ne pourra confirmer ou infirmer la justesse de mes réflexions.

Le souffle du monde, plein d’immenses et ambitieux bouleversements, n’est déjà plus qu’une rumeur. Et son sens nous échappera toujours, dissipé par la mort, et donc par la finitude du temps et de l’espace. Reste le songe, qui égare et éclaire à la fois.

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