Goering, ou le criminel sybarite, vu par François Kersaudy

dresde_1945

Hermann Goering, François Kersaudy, 2009

La bibliographie en français sur le IIIe Reich, pourtant imposante, comprend des lacunes. Si les structures du régime nazi sont relativement bien connues, si un effort de publication continu nourrit la connaissance du grand public pour ses aspects les plus criminels, un point fait encore défaut : les biographies des hiérarques nazis. La biographie, longtemps tenu pour un domaine intellectuellement mineur de l’histoire, considéré comme un résidu des origines littéraires de la discipline,  est pourtant un excellent moyen d’approcher le premier cercle nazi, et, au-delà des structures de pouvoir, d’essayer d’appréhender les mentalités de ces criminels. La nature très particulière de la dictature exercée par Hitler, avec une mise en concurrence permanente de ses lieutenants, dont les compétences s’enchevêtraient de manière inextricable, rend utile l’examen des parcours individuels. Il ne retranche rien à l’étude des structures de pouvoir, mais la complète utilement. Des dirigeants importants, seuls Hitler et Speer ont suscité la traduction de travaux biographiques sérieux. Hitler, parce qu’il était la clé de voûte du régime, Speer parce que son parcours singulier et les nombreux écrits repentants qu’il a publiés après-guerre donnent plus de prise à l’historien. Les autres n’ont guère suscité de travaux en français. Goebbels le propagandiste en chef, dont une partie du journal a été récemment imprimée dans notre langue, compte une biographie épuisée et un opuscule mal ficelé ; Himmler n’a intéressé que le très partial Jean Mabire, récemment disparu après avoir écrit des dizaines de livres sur le destin tragique des SS (sic) – et cela même si Edouard Husson a étudié récemment le rôle du chef SS dans la mise en place de la solution finale ; Heydrich n’est pas beaucoup mieux servi ; quant aux autres, ils sont généralement considérés comme des exécutants et ils n’ont jamais attiré le regard de l’historien – à tort à mon sens -.

Hermann Goering, dauphin du régime et Maréchal de l’air, n’avait suscité qu’une publication en français, la traduction, voilà près de vingt ans, des deux volumes écrits par David Irving à son sujet. Malheureusement pour les lecteurs intéressés par un tel sujet, cet historien anglais est réputé pour avoir trop cotoyé les nazis survivants durant ses recherches et, in fine, pour avoir adopté en grande partie leurs vues sur le monde. Cette biographie, malgré sa richesse documentaire, ne répondait pas aux codes historiques en vigueur : l’auteur flirtant avec le négationnisme, son Goering faisait étrangement silence sur le Procès de Nuremberg, où pourtant son sujet eut tout loisir de s’illustrer. Kersaudy, professeur à la Sorbonne et spécialiste de Churchill et de De Gaulle, a donc repris le sujet et produit un vaste travail de synthèse – près de 800 pages -. Autant évacuer les défauts mineurs de l’ensemble dès maintenant : le style de l’auteur est parfois un peu familier, ses longues énumérations de qualités et de défauts un peu répétitives, et l’étude de la jeunesse de Goering manque d’épaisseur. Il est d’ailleurs regrettable que Kersaudy cite autant, dans cette première partie, le travail biographique de commande d’un des collaborateurs de Goering, paru en 1938.

Ces défauts n’enlèvent que peu de chose au travail de Kersaudy. Il analyse le rôle de Goering dans le NSDAP avant 1933, dans l’Etat nazi par la suite, ne laissant rien de côté : fonctions militaires, administratives, économiques, mais aussi vie privée et train de vie  – le thème n’est pas neutre vu l’incroyable enrichissement de l’aviateur pendant la seconde guerre mondiale. Goering, né dans une famille relativement aisée, s’est très vite tourné vers une formation militaire. Officier d’infanterie en 1914, une sensibilité physiologique à l’humidité des tranchées réoriente rapidement sa carrière militaire vers une aviation encore balbutiante. As allemand de la Première guerre, décoré par le Kronprinz lui-même, successeur du Baron Rouge à la tête de son escadrille, Goering sort du conflit paré du costume du héros. Les lendemains difficiles de l’Allemagne de Weimar démilitarisée n’en sont que plus pénibles pour cet officier de carrière désormais au chômage. Il adhère dès 1920 au parti nazi où il devient un élément indispensable, moins pour ses capacités personnelles que pour la propagande que permet son aura de héros de guerre. Blessé gravement lors du putsch raté de 1923, il s’enfuit d’Allemagne, où il est recherché, et se réfugie successivement en Autriche, en Italie et en Suède. Les douleurs consécutives à sa blessure l’ayant rendu dépendant à la morphine, il sombre dans la toxicomanie et, d’hôpital en cure de désintoxication, il finit par être admis dans un asile d’aliénés, où il passe quelques semaines.

L’analyse des psychiatres suédois, faite en 1925, à son propos éclaire le parcours ultérieur : il est décrit comme un être dénué de courage moral, vaniteux, égocentrique, sensible à lui-même, mais insensible aux autres. Ce diagnostic sera confirmé, bien des années après, par Leon Goldensohn, le psychiatre des accusés de Nuremberg. Sorti d’internement, Goering devient le représentant commercial de firmes aéronautiques. Revenu en Allemagne en 1927, il ne retrouve que difficilement une place au sein du NSDAP : il faudra son succès d’homme d’affaires, l’argent qu’il amène au parti et sa respectabilité d’aviateur pour qu’il retrouve une position dirigeante. Elu député, il prend la tête du groupe nazi au Reichstag, et, succès électoraux aidants, devient le Président du Parlement. Lorsque Hitler est appelé à la Chancellerie en janvier 1933, Goering est le nazi le plus populaire. Pour les douze années suivantes, il sera le dauphin du Reich, et accumulera de manière invraisemblable les fonctions sérieuses (Ministre de l’Intérieur de Prusse, Général puis Maréchal d’Aviation, Ministre de l’Air, Commissaire au Plan) et honorifiques (Grand-Veneur du Reich,…). Poussé par sa vanité à accumuler les titres, les richesses et les uniformes, il se désintéresse peu à peu du contenu de ses fonctions. Goering a toujours préféré l’apparat à l’exercice technique du pouvoir. Cela ne l’empêche pas de jouer un rôle majeur lors de l’établissement de la dictature en 1933, de l’élimination des S.A. en 1934 et de l’Anschluss en 1938. Néanmoins, au quotidien, il se décharge des aspects techniques de ses missions sur ses subordonnées, parfois compétents – Milch à l’aviation -, parfois aussi inconstants et médiocres que lui.

Lorsque la guerre se déclare, malgré quelques efforts pour obtenir la neutralité britannique, il suit les tocades du Führer. Quoi qu’il arrivât durant ce conflit, Goering n’a jamais montré la moindre prétention d’autonomie par rapport à son chef. Toujours à la remorque des prétentions stratégiques grotesques d’Hitler – notamment en matière d’aviation – il n’a fait que transmettre des ordres. Enrichi en des proportions inimaginables, obèse, morphinomane, toujours en train de piller les musées français et hollandais, d’agrandir son palais de Carinhall, Goering se décrédibilise lentement. Sa luftwaffe, d’abord conquérante, finit submergée par les effectifs sans cesse grandissants des aviations alliées. Les bombardements sur le territoire allemand, qu’il ne peut empêcher, la planification défaillante – avant que Speer ne reprenne la production en main -, les projets techniques farfelus ruinent sa crédibilité au sein des plus hautes sphères nazies. Alors que la guerre s’achève sur la défaite totale de l’Allemagne et du nazisme, il est destitué de ses fonctions pour avoir annoncé maladroitement son désir d’ouvrir des négociations avec les Alliés.

Arrêté en mai 1945, seul rescapé des figures de premier plan (Hitler, Goebbels, Himmler), il est l’accusé numéro un du tribunal international de Nuremberg. Au début de son procès, bénéficiant de sa position prééminente dans le régime déchu, Goering tente d’organiser la défense collective des accusés et du bilan hitlérien. Les révélations qui se succèdent affaiblissent peu à peu cette façade. Plusieurs accusés, dont Speer, se désolidarisent des atrocités commises par les nazis. Goering continue à défendre sa place dans l’histoire, et, fanfaron, à espérer une reconnaissance de ses compatriotes. Sa défense ne peut évidemment le sauver : en n’ayant jamais fait preuve du moindre courage moral, en ayant fondé et la Gestapo et les premiers camps d’internement – l’ensemble lui échappe cependant dès 1934 -, en ayant toujours soutenu le régime et ses méthodes, Goering ne peut bénéficier d’aucune forme de clémence. Condamné à la pendaison, il échappe à son jugement en se suicidant la veille de son exécution.

De ce portrait de Goering, potentat corrompu, vantard et vélléitaire, d’un régime criminel, aucune circonstance atténuante ne se dégage. Les spécialistes du nazisme n’apprendront certes pas grand chose de neuf sur le rôle de Goering dans ce travail. Kersaudy permet néanmoins au public cultivé et intéressé par le sujet de disposer d’une solide biographie qui supplantera, sans contestation possible, le travail biaisé de David Irving.

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