Autour de Pirandello III : jouez maintenant ! (Ce soir on improvise)

Pirandello

La trilogie du théâtre dans le théâtre : Six personnages en quête d’auteur, Chacun à sa manière, Ce soir on improvise, Luigi Pirandello, 1917, 1921, 1930

Troisième et dernière partie (voir ici pour la première partie et ici pour la deuxième)

Les pièces de Pirandello démontent pièce après pièce le mécanisme théâtral. Dans Six personnages, l’esquisse privée de texte s’avérait impossible à monter et les personnages condamnés à attendre leur drame, leur seule raison d’exister, sans jamais le voir réalisé. Durant Chacun à sa manière, le réel et la fiction se contaminaient mutuellement, sans pour autant se confondre, le long d’une représentation perturbée. Ce soir on improvise revient sur le fonctionnement du théâtre en privant, de nouveau, la pièce de son armature textuelle. Le Docteur Hinkfuss, au nom révélateur (en allemand, le verbe hinken signifie boîter et fuss le pied), veut monter une pièce en se passant du dramaturge. Il s’appuie sur une nouvelle mélodramatique de Pirandello, qu’il se propose de présenter aux spectateurs en laissant les acteurs improviser. Comme dans les deux précédentes pièces de la trilogie, la scène ne contient qu’un décor approximatif : encore une fois, Pirandello présente une pièce en train de se faire, en adoptant un point de vue décentré.

Si les spectateurs, sur la foi du seul avertissement de l’affiche et du titre de la pièce, pouvaient s’attendre à cette forme de happening, les acteurs, eux, sont étrangement préparés. Hinkfuss les a, en fait, pris en traître. Dès le lancement de la représentation, ils s’irritent d’être appelés par leurs noms de ville, de ne disposer ni de texte, ni d’indications claires. En voulant lui donner la liberté d’interprétation, Hinkfuss désarçonne sa troupe. La pièce s’enfonce dans d’interminables palabres entre le metteur en scène et ses acteurs. Certains font mine de se couler dans le schéma très lâche envisagé pour eux, la plupart cherchent surtout à comprendre ce qu’ils doivent faire. Déboussolés, ils tentent, sous le regard d’un public relativement compréhensif, de jouer la pièce. Les rôles sont définis par le metteur en scène dans cette première partie, et, ils le sont assez mal. Hinkfuss s’avère un expérimentateur maladroit. Les répliques se mélangent. Les acteurs qui interprètent leur rôle sont apostrophés par ceux qui n’interprètent rien, et qui commentent la qualité du spectacle. Certains spectateurs se permettent également des remarques. La représentation semble impossible.

Pourtant, la pièce a une histoire, une base minimale : un mélodrame digne de l’opéra. Une jeune fille renonce, par  la faute d’un mariage malheureux avec un jaloux pathologique, à une carrière de chanteuse lyrique. Une de ses sœurs, moins talentueuse, triomphe à sa place et se couvre de gloire. L’infortunée, enfermée dans son logis, frustrée  par son mari de la vie qu’elle aurait dû mener, représente, devant ses deux jeunes filles, le rôle qui aurait dû lui échoir. La pièce et l’opéra finissent alors par se confondre : le personnage de l’opéra, interprété « pour de faux » par la malheureuse est supposé mourir… et c’est l’interprète elle-même qui s’effondre morte devant ses enfants. Vertigineuses mises en abyme, puisque l’actrice de la troupe s’évanouit en jouant la mort d’une actrice interprétant un personnage tué parce qu’il jouait avec trop d’ardeur un rôle d’opéra qui s’achevait par la mort.

Vous avez tout suivi?

Le mélodrame représenté ne parvient jamais à endosser le costume tragique espéré par Hinkfuss. Dès le départ, le mélange entre acteurs et personnages crée une distance comique. Pire, l’entrée calamiteuse d’un des acteurs dans le supposé premier acte de la pièce – un grand comédien burlesque qui loupe complètement son entrée tragique – provoque la révolte de la troupe. Hinkfuss, par ses interventions intempestives, irrite, reproche, contredit. Bref, dans son noble souci de maintenir une direction à l’improvisation, il se met à dos la salle entière. Puisque la pièce n’est pas jouable par la troupe commandée par Hinkfuss, celle-ci se débarasse du fauteur de trouble et décide de jouer le dernier acte sans lui. L’expulsion comique du metteur en scène laisse la représentation orpheline : déjà qu’il lui manquait un texte précis, elle ne dispose maintenant plus d’ aucune indication scénique. Pendant une partie de l’acte, avec quelques ratés, la pièce parvient plus ou moins à se jouer. Et puis, ultime confusion, évoquée plus haut, l’actrice s’évanouit en jouant. Tout se brouille : l’actrice, son rôle improvisé, le personnage qu’elle incarne. La confusion achève la pièce. Hinkfuss revient et conclut la représentation bancale par l’acceptation des conditions posées par sa troupe : il écrira les rôles et évitera ainsi la confusion. Bien sûr, dès le lendemain, Hinkfuss participera à la pièce écrite par Pirandello de la même manière, feignant encore de lancer une première. Les mises en abymes confondues, l’improvisation bouleversée en permanence, en bref l’échec de la pièce sont écrites par Pirandello.

Ultime pied de nez au théâtre dans le théâtre, Ce soir on improvise est une comédie de la mise en scène. Elle reprend les éléments graves et abstraits dont Pirandello s’est nourri dans les deux premières pièces de la trilogie et parvient à les mettre en question. Tout cela n’est qu’un jeu, et le drame, pour exister sur les planches, ne se passera ni d’auteurs, ni de metteurs en scène, ni d’acteurs. Paradoxalement, la leçon de cette trilogie décentrée sur le théâtre, c’est qu’elle met en lumière les règles formelles indispensables de cet art en les abolissant. Trois pièces impossibles, et donc, en négatif, trois leçons sur le théâtre : la distinction nécessaire entre le réel et la fiction ; son caractère ludique ; le formalisme indispensable du texte et de la mise en scène. Comme le démontre Pirandello, sans ces règles implicites, le théâtre ne saurait fonctionner.

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