Le cuistre et ses épigones

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"Socrate et Hegel", in Le petit BHL illustré

Pour une poignée de films, Bernard-Henry Lévy, Le Point n°1936

En entamant ce blog l’été dernier, je n’avais pas d’idée bien définie de ce que je voulais en faire. Il devait constituer, avec de bien plus fréquentes publications, une extension de mon précédent support. Il devait surtout m’obliger à mettre en forme les commentaires qui me viennent en lisant et à ne pas perdre, par la faute d’une mémoire défaillante, les impressions formées dans mon cerveau. Je ne commente d’ailleurs pas tout ce que je lis, malgré mes articles tous les deux jours : il me faudrait pour cela plus de temps, plus de connaissances et plus d’esprit. J’avais néanmoins implicitement décidé de bannir le plus possible le « je » comme le « buzz ». Les scories narcissiques comme les effets de mode, tous périmés à peine publiés. De ne pas m’attacher au présent. D’aller explorer les œuvres des écrivains du passé, de parler d’histoire, de relever quelques uns des plus beaux passages des littératures d’ici ou d’ailleurs. Après deux mois et demi, le rythme de ma production me semble satisfaisant. Oh! Bien sûr, je ne suis guère satisfait du fond, je parle souvent de choses poussiéreuses, avec des tics de style qui m’agacent – au moins, je les ai repérés. Après tout, la vie intellectuelle ne fait que commencer : la route sera encore longue – et je n’atteindrai probablement jamais mon idéal.

Alors aujourd’hui, je m’offre un petit écart. Il n’est de meilleure règle que celle que l’on transgresse de temps à autres. En août dernier, j’avais gentiment ironisé sur Yann Moix et ses déplorables critiques du Figaro. Comme le sieur Moix semble, avec cette tribune, ses réseaux et ses productions, devenir le symbole de l’esprit du temps, je ne peux m’empêcher de suivre attentivement ce qu’il écrit, à la recherche de quelques occasions de franche indignation. Dénoncer la France littéraire, pays des coteries et des amitiés grassement récompensées, c’est un poncif. Nul besoin d’y revenir longuement. Le plus drôle est de repérer, sans y perdre trop de temps, les différentes manifestations de ce lieu commun. La dernière chronique de Bernard-Henry Lévy m’en donne l’occasion. Le cuistre, que d’aucuns appellent  encore nouveau philosophe, a reçu dernièrement un appel inquiet de son ami Moix : Cineman, le dernier chef d’oeuvre de l’artiste total, est victime du départ de son acteur principal, et de son remplacement au pied levé par un de ces détestables saltimbanques contemporains. Le succès du film s’annonce très incertain. Alors, n’écoutant que son courage, en bon défenseur de Daniel Pearl, BHL a produit une merveilleuse chronique.

Je vous jette ici quelques morceaux choisis – je passerai sur l’auto-glorification de BHL, qui se flatte d’avoir découvert Yann Moix (on tient enfin notre coupable!).

« à présent, ce « Cinéman » qui est le spectacle le plus impressionnant qui nous soit donné de voir ces jours-ci. » ;

« Et du Woody Allen de « La rose pourpre du Caire » à ce « Magnifique » où Belmondo traversait déjà la frontière qui sépare le triste réel de son double enchanté, il a ses lettres de noblesse.

Sauf que Moix lui apporte, ici, un certain nombre d’inflexions – qui changent tout et font que son film fera date. »

« Une idée, d’abord, qui eût ravi Truffaut et qui est l’idée selon laquelle la vraie vie n’est pas ici, à Montreuil, dans ce monde dévasté par la technique, l’amiante et la misère, mais ailleurs, dans la fiction et, en fait, sur la pellicule. Le vrai monde est dans les films, voilà ce que pense Moix. Les fables sont plus vraies que le réel, voilà ce que nous dit Cinéman quand il revient dans sa classe et ne rêve que de repartir, dans « Barry Lindon », retrouver sa dulcinée. Vous voulez vivre, vraiment vivre, échapper à la maladie du sommeil et à ses industries ? Oubliez ce monde. Semez ses succubes, incubes et autres pseudo-humains lancés à votre poursuite. Et précipitez-vous au cinéma. Musique. »

Et ce morceau de bravoure, name-dropping absurde enrobé d’une prose normalienne sirupeuse :

« Une hypothèse, ensuite, qui peut paraître folle mais qui ne l’est pas plus, après tout, que celle de tous les Encyclopédistes que l’on nous enseigne, justement, dans les écoles. Les Grecs croyaient dur comme fer, par exemple, que l’histoire de la musique n’était qu’un long morceau, écrit par un même Dieu qui aurait pris les identités successives d’Orphée, de Mésomède de Crète ou des auteurs des Hymnes de Delphes . Auguste Comte ou Hegel n’étaient pas loin de penser, eux aussi, que la diversité des systèmes était une illusion créée, pour avoir la paix, par un Esprit unique, se déployant à travers les âges et déposant ses doctrines comme on enchaîne les pirouettes. Eh bien c’est la conviction de Yann Moix convoquant toute l’histoire du cinéma, ses péplums, ses westerns, ses films de cape et d’épée, sur un plateau de tournage, puis une table de montage, transformés en table de dissection où s’opère leur ténébreuse et profonde unité. Film total. C’est dans le Film, pas dans le Livre, que le monde est fait pour aboutir. Œuvre. »

Poilant.

Je passe sur les détestables considérations sur le suicide de Lucy Gordon, l’actrice principale.

BHL n’est pas un imbécile. Il n’a pas aimé Cineman. Ne l’a peut-être pas vu. Par égard pour un ami, je comprends qu’il ne veuille pas rajouter de pelletées de terre sur le cercueil. Il avait le droit – le devoir même – de se taire. Peut-être, au maximum, une gentille allusion en passant. Mais non. Il le défend. Et de manière grotesque. Convoque pour un simple divertissement populaire Murnau, Meliès, Truffaut, Orphée et Hegel. Le lecteur s’étonne presque de ne pas voir quelque part cité Heidegger. BHL encourage du même coup cette déplorable tendance de l’esprit du temps qui assimile, dans un souci d’équivalence insupportable, le plus anodin divertissement et la culture, un petit film oubliable et la philosophie. La confusion s’étend : le divertissement et la culture mélangés, et sûrement pas pour défendre la noblesse de certains divertissements populaires. Oh non… Ce sont des gens comme BHL qui dégoûtent le public. A force de défendre les livres des amis, les films des amis, de paraître dans les émissions des amis et de mentir, mentir, mentir, encore et encore, pour soutenir ses réseaux, améliorer son relationnel, le public s’enfuit. Celui qui reste a oublié ce qu’est un vrai roman, un vrai film. Partant du postulat que la masse, le grand public ne peut apprécier les productions de qualité, qu’il n’aime que la trivialité et le divertissement gras, des BHL s’autorisent à mentir. A promouvoir n’importe quel étron, après tout le bon peuple n’aime-t-il pas clapoter dans sa fange?

Or, la simplicité n’exclut pas l’art, pas plus que la virtuosité n’équivaut à l’excellence. Le vieil Eastwood tourne des histoires simples. Elles plaisent, sauf aversion personnelle irrévocable, au cinéphile comme au quidam. BHL cite des grands noms ? Alors citons en d’autres. Dickens et Cervantès eurent du succès, dans toutes les classes – celui qui savait lire narrait aux analphabètes les aventures du Quichotte dans l’Espagne du XVIIe. Les grandes œuvres peuvent paraître très simples. Ce sont les degrés de lecture qui comptent. Le grand art populaire, qui parle à tous, existe. Ou plutôt existait. Moix dans ses chroniques, Beigbeder dans ses articles, Sollers dans ses livres, Lévy dans ses écrits ne défendent pas des œuvres. Il défendent des personnes. Pire, ils défendent des amis. Au lieu d’adopter une certaine réserve, qui susciterait la confiance, ils parient sur l’effet d’écho, sur la capacité d’oubli, sur le matraquage : et à chaque fois des gens les croient. Stephen Vizinczey racontait comment il avait tenté de décourager un jeune couple, qui visiblement n’achetait jamais de livres, d’acquérir Le pendule de Foucault d’Umberto Eco lors de son tapageur lancement à la fin des années 80. Passablement illisible, cette vaste farce ne s’adressait sûrement pas à eux. Mais, encouragés par l’écho médiatique, par les BHL d’ici ou d’ailleurs à se précipiter dessus, ces braves gens acquirent le volume. Vizinczey conclut l’anecdote par ces tristes mots : « Après cinquante pages, tout au plus, ils ont dû décider que les livres n’étaient décidément pas faits pour eux et ils sont retournés regarder la télévision pour le restant de leur vie. »

Le matraquage trahit la culture. Le mensonge caractérisé, car je ne crois pas un instant possible que BHL pense sérieusement ce qu’il proclame, sert encore aujourd’hui à vendre. Ces critiques ne servent qu’eux-mêmes, dans un renvoi d’ascenseur permanent. Ils sont l’étage le plus sophistiqué du building publicitaire qui empoisonne nos vies.

Heureusement, BHL lui-même ne sera jamais qu’un cuistre étalant sa culture : l’outrance grotesque dans laquelle il se vautre continuera longtemps de nous divertir. Le meilleur moment de Cineman, c’est probablement la critique de BHL.

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3 réflexions sur “Le cuistre et ses épigones

  1. Je viens de lire une critique de ton blog par BHL, apparemment il ne l’aime pas beaucoup…. Dois-je en déduire que vous n’êtes pas amis ? :p

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