Splendeur et décadence : où est donc passé John Galsworthy?

galsworthy

John Galsworthy hot, James Joyce not The Guardian, 26 octobre 2009 et Posterity, de George Simmers, 12 octobre 2009.

La gloire littéraire comporte bien des aléas. George Simmers a évoqué voilà quelques jours un sondage, réalisé par The Manchester Guardian en 1929. Le journal avait interrogé ses lecteurs sur les romanciers qui auraient encore du succès un siècle plus tard. La photographie des goûts d’une époque, que suppose ce genre de sondages, donne un résultat plutôt surprenant, vu d’aujourd’hui. John Galsworthy, alors très en vogue, bientôt nobélisé, avait remporté haut la main cete consultation. 80 ans plus tard, ses oeuvres, dont Les Forsyte, sa grande saga familiale, survivent mal au temps qui passe. Ses pièces sont relativement peu jouées. En France, il n’a connu récemment un mince regain qu’avec la diffusion télévisée de l’adaptation des Forsyte, et celle-ci remonte déjà aux les années 70. Galsworthy, ici, est redevenu un inconnu. A sa décharge, la mode des grandes sagas, reprenant sur plusieurs romans les personnages d’une même famille, d’un même clan, est passée. L’époque actuelle, narcissique et individualiste, ne goûte guère ce genre de productions. L’histoire familale, portée sur plusieurs tomes, ne séduit plus les amateurs de littérature. Elle n’est pas dans l’air du temps : le contemporain, éloigné des générations qui l’ont précédé par les mutations rapides de la société, englué dans un quotidien présentiste, sommé de construire sa vie et sa destinée seul, ce contemporain qui ne se conjugue qu’au présent continu ne peut se retrouver dans ces vastes sagas. Elles ne parlent plus sa langue. Seule la littérature populaire porte encore quelque peu les motifs de ces cycles romanesques.

Derrière le démodé Galsworthy se tient H.G.Wells. Sa notoriété a moins souffert du XXe siècle. Père d’une vaste descendance avec ses romans de science-fiction, Wells tient une place de classique dans la littérature de genre. Les motifs de ses principaux romans (The time machine, The war of the Worlds,…) sont entrés dans la conscience collective et y sont restés. L’amateur de SF trouvera peut-être, par certains côtés, ces romans d’anticipation un peu poussiéreux, mais il ne pourra retirer au romancier son statut de classique encore lu aujourd’hui. Orwell, qui à l’époque du sondage n’était pas encore connu, se positionnerait cependant largement devant lui au panthéon littéraire du XXe. En troisième place du sondage, Arnold Bennett. Je suis bien en peine de parler de cet auteur, vu le faible nombre de traductions de lui publiées ces dernières années. Il a apparemment pâti des critiques que lui a adressé l’avant-garde littéraire anglaise : il ne figure plus aujourd’hui, malgré un timide mouvement de redécouverte dans le monde anglo-saxon, parmi les trois grands anglais du début du XXe siècle.

Les places suivantes sont occupées respectivement par Rudyard Kipling et J.M.Barrie. Tous deux ont comme point commun d’avoir bénéficié d’adaptations de leurs oeuvres par Walt Disney (Le livre de la jungle pour le premier, Peter Pan pour le second). Ces dessins animés ont remplacé les romans dans l’imaginaire collectif. D’ailleurs, le reste de l’oeuvre de Barrie a sombré dans l’oubli et Kipling, s’il est encore aujourd’hui un auteur reconnu, souffre de l’ancrage colonial de ses écrits. Ses romans sont avant tout des oeuvres exotiques, marquées par l’impérialisme. Kipling a narré l’apogée coloniale de l’empire victorien. Dans notre époque, marquée par la repentance mémorielle, par la critique de l’impérialisme et de l’esclavage,  et par la contestation du discours hétérosexuel et raciste de l’homme blanc, l’oeuvre de Kipling séduit peu les lettrés : elle a pris aujourd’hui des accents tendancieux, inconvenants. L’intérêt historique des romans n’apparaît pas suffisant pour racheter Kipling aux yeux de notre temps : sa vogue est passée.

Le reste du classement réserve des noms négligés et des écrivains encore lus : Walpole, George Moore ou RH.Mottram sont oubliés, Shaw et Conan Doyle un peu ignorés, DH Lawrence et Aldous Huxley très présents dans les librairies. James Joyce et Virgina Woolf avaient été sous-estimés par les lecteurs de 1929. Ils dépasseraient sans problème Kipling et Galsworthy aujourd’hui. La fortune littéraire est finalement bien incertaine, dans le monde anglo-saxon comme en France. Ramon Fernandez, dans ses analyses littéraires des années 30 évoquait souvent George Meredith, dont les oeuvres étaient quasiment classiques à l’époque. Qui lit encore Meredith aujourd’hui? Les gloires françaises ont vécu le même phénomène : Népomucène Lemercier fût le plus grand dramaturge français pré-romantique ;  Maurice Barrès était probablement l’écrivain le plus côté de son temps, titre contesté peut-être seulement par Anatole France – le style ampoulé du premier le rend illisible aujourd’hui, le second est victime de la mauvaise réputation que lui ont fait les surréalistes ; Paul Bourget vendit plus qu’aucun écrivain de son temps, ses livres ne se dénichent plus désormais que sur Google Books ; Montherlant est passé de mode ; les romans de Mauriac tombent dans l’oubli ; etc… A l’inverse, des écrivains méconnus de leur vivant – Stendhal est l’exemple le plus célèbre – sont toujours lus et célébrés.

Imaginons désormais ce que répondrait le grand public (français ou anglais) à la question posée par The Manchester Guardian en 1929. Imaginons également ce que répondrait le public cultivé. Et projetons nous en 2089. Je parie, si le web est susceptible de garder ces quelques lignes en archives, que ni Jonathan Littell, ni Pascal Quignard, ni Michel Houellebecq, ni Philippe Sollers ne survivront à leur temps. Et je n’évoque pas les clowns Beigbeder et Moix, que seule une complaisance médiatique coupable et paresseuse protège du juste châtiment que mérite leurs produits (ils sont à la littérature ce que Lidl est à Fauchon). Les oeuvres ne peuvent survivre au temps que si elles parlent encore à l’homme du futur. Les lecteurs de demain chercheront dans les livres de notre époque des réponses à leurs questions : ils les trouveront peut-être dans l’oeuvre d’un auteur que nul ne penserait à citer aujourd’hui.

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Une réflexion sur “Splendeur et décadence : où est donc passé John Galsworthy?

  1. Ils répondront Albert Camus ! ou Antoine Bello ^^ (et pourquoi pas les deux ?)
    Plus sérieusement, je me demandais quel était l’impact des « livres au programme » (en particulier pour le bac mais pas seulement) pour la « conservation » dans les mémoires de certains écrivains

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