Le triomphe tragique de la justice : Michael Kohlhaas, de Heinrich von Kleist

feu château

Michael Kohlhaas, Heinrich von Kleist, 1805

Un simple marchand de chevaux se trouve aux prises avec l’arbitraire de la société féodale. La banalité du thème ne doit pas tromper le lecteur sur la puissance du roman.

Ignoré de son vivant, Kleist conquit, après sa mort tragique à 34 ans, une audience considérable. Ses œuvres, denses, succinctes, se composent de quelques tragédies et nouvelles. Aux circonvolutions de Goethe, il préféra une prose rapide, sans détails superflus, digne de l’homme d’action et de l’officier prussien qu’il avait été. Malgré une certaine appétence pour les phrases longues, dans le style de son époque, ses écrits sont toujours parfaitement lisibles pour notre époque. Dans Michael Kohlhaas, court roman historique situé au XVIe siècle, il retrace la lutte inouïe d’un marchand de chevaux contre les institutions de ce temps. Kohlhaas, héros à la limite de la folie, combat pour la Justice et menace, en quelques semaines, l’équilibre politique et social de l’Electorat de Saxe tout entier. Sujet brandebourgeois –  la future Prusse – Michel Kohlhaas se rend en Saxe pour vendre quelques uns de ses plus beaux chevaux. Arrêté à quelques verstes de la frontière entre les deux États par les barrières d’une forteresse, on exige de lui le paiement de droits de douanes.

Kohlhaas, qui a déjà franchi maintes fois la frontière, n’a jamais eu à payer quoi que ce soit pour cela. Le ton monte rapidement avec les serviteurs du Junker von Tronka, propriétaire de ladite forteresse : le Junker lui-même finit par intervenir et confirme au marchand la teneur des nouvelles lois. Dans le doute, l’édiction d’une nouvelle ordonnance n’étant pas à exclure, Kohlhaas laisse en otage deux de ses plus beaux chevaux à l’intendant du château. A Dresde, les services du Prince lui confirment qu’il a été roué : von Tronka n’avait aucun droit pour lui réclamer une taxe et les chevaux, laissés en gage, lui reviennent sans contrepartie. Revenu au château, armé de cette réponse, il exige la restitution de ses animaux. Or, ceux-ci ont été maltraités par les serviteurs de von Tronka : en quelques semaines, les superbes étalons, usés par les travaux de ferme, mal nourris, sont devenus deux haridelles décharnées. Kohlhaas exige la remise sur pied des animaux, qu’on lui refuse.

La banale escroquerie dont a été victime Kohlhaas ne semble pas alors devoir donner matière à roman. Et pourtant… le marchand entame des procédures auprès de la cour de Dresde. Les von Tronka, famille influente, opposent au souci de justice de Kohlhaas toute la puissance de leurs relations. Débouté plusieurs fois, de manière totalement inique, par les magistrats puis les ministres du Prince, tous affiliés aux Tronka, présents aux plus hauts sommets de l’État saxon, sa femme tuée involontairement par les gardes du roi, Kohlhaas se métamorphose subitement. De simple bourgeois, légaliste, convaincu de son bon droit, il devient une force vengeresse implacable. Il vend tous ses biens pour recruter quelques mercenaires et attaque de nuit la forteresse des Tronka. Le Junker lui échappe mais le château est rasé, les serviteurs exterminés. A la puissance injuste d’une société faite de relations personnelles, qui n’est légaliste qu’en apparence, il oppose une violence barbare. Pourchassant sans relâche von Tronka, il remporte plusieurs succès inattendus contre les forces de l’Etat. L’homme commun est devenu un archange vengeur. Partout Kohlhaas joue sur les tensions sociales entre la noblesse et le peuple : il se proclame justicier de Dieu, arme des paysans et poursuit de sa folie revancharde les Tronka.

L’État s’en vient rapidement à trembler sur ses bases. Pour le neutraliser, le Prince lui envoie Martin Luther. Le prédicateur apaise Kohlhaas et lui transmet une promesse du Prince :  l’amnistie contre  l’assurance d’un procès équitable. Kohlhaas, sur la foi de cette garantie, rend les armes – peut-être un peu vite. Car les Tronka finissent par obtenir son arrestation. Les arguties juridiques échangées entre le Prince de Saxe, celui du Brandebourg et l’Empereur à son sujet débouchent finalement sur un procès rapide, et sur sa condamnation.  L’idée de Justice dont se faisait fort Kohlhaas paraît alors vaincue par le monde réel, non par la loi, mais par la puissance  brute et effective des Tronka. Sa vengeance démesurée n’a-t-elle servi à rien?

Les Tronka ont gagné en apparence seulement : certes, Kohlhaas est condamné. En réalité, cette victoire signe la fin de leur règne. Le Prince permet la condamnation de Kohlhaas mais il démet les Tronka de leurs hautes fonctions. Ceux-ci se sont en effet décrédibilisés : ils ont été vaincus militairement à plusieurs reprises par un simple bourgeois et quelques paysans ; ils ont mis en danger l’Etat pour deux chevaux, par une obstination coupable à défendre une cause stupide. Et dans l’ordre féodal, cette défaite honteuse ne peut se racheter par une victoire juridique. Ils ont perdu leur statut. Leur fonction de défenseurs du Prince n’est plus tenable.

Récit tragique, Michel Kohlhaas livre néanmoins au lecteur un superbe retournement final. L’astuce romanesque est certes un peu grossière, primitive : Kohlhaas a reçu d’une bohémienne un papier sur lequel est inscrit l’avenir du Prince-Electeur de Saxe. Extrêmement superstitieux, celui-ci tente par tous les moyens de récupérer ce document. Le jour de son exécution, Kohlhaas se voit proposer un marché : il sera grâcié s’il livre le précieux parchemin. Victime de l’arbitraire d’une société clanique, dans laquelle l’homme seul, violent ou pacifique, n’a aucune chance de voir ses droits reconnus par le pouvoir, Kohlhaas peut par un ultime retournement du destin sauver sa tête. En défaisant les Tronka, même s’il le paie de sa vie, il a détruit la position de cette famille au sein de l’État saxon. Voilà déjà une première vengeance. Le Prince, qui a tout fait pour le condamner est en outre en position de faiblesse : son avenir est dans les mains d’un homme qui, pour venger le vol de deux chevaux, a mis à feu et à sang un pays entier.

Au jeu de la puissance brute, l’homme enchaîné et condamné paraît bien faible face au pouvoir institutionnel princier. Mais en réalité, il garde, dans cette situation pénible toute sa liberté : il peut se sauver, mais il peut également nuire gravement au Prince. Kleist insère dans l’acte final de la tragédie un ingrédient inattendu. Dans les deux cas, Kohlhaas est vengé! Paradoxal vainqueur. S’il livre le secret, il sort libre de cette affaire et les Tronka ont perdu tout crédit politique ; s’il ne le livre pas, il brise les espoirs superstitieux du Prince et lui démontre qu’un simple individu peut tout face au pouvoir, à condition de ne pas tenir à sa vie.

Kohlhaas préfère avaler le papier, après l’avoir lu. Exécuté, il sort paradoxalement vainqueur, par sa mort, de son combat justicier. L’incroyable force de Kleist est d’avoir, en moins de 150 pages, permis cette victoire à son marchand. En apparence, la justice princière sort intacte, quoique passablement inique, de la sinistre aventure de Kohlhaas. En réalité, Kleist a affirmé toute la puissance de la liberté humaine face à la conjonction de l’injustice, du pouvoir arbitraire et du destin. Kohlhaas  aurait pu céder, renoncer, opter pour l’apaisement. Il se fait archange vengeur, détruit la position de force des Tronka et brise le supersitieux Prince Electeur en le frustrant de la maîtrise de sa destinée. L’ordre paraît maintenu, mais au fond, il est brisé par l’idée de Justice porté par Kohlhaas. Roman authentiquement révolutionnaire. Le marchand est exécuté mais ses adversaires ont péri. L’ordre inique finit puni et la cause du marchand a triomphé – même s’il l’a payée de sa vie.

Roman touffu, à multiples niveau de lecture, Michel Kohlhaas ne s’épuise pas en quelques paragraphes : parcouru d’une tension extrême, il mérite d’appartenir à cette belle catégorie des Classiques, ces livres que l’on peut relire indéfiniment.

PS : dommage que l’éditeur français, GF-Flammarion, inflige en préface la bizarre analyse psychanalytique d’Antonia Fonyi. A la recherche de matières fécales et de phallus dressés, elle passe à côté de l’enjeu essentiel du livre : quand Kleist évoque avec finesse liberté et pouvoir, elle ne voit que verges et crottin. Le lecteur préférera les analyses de Stephen Vizinczey à ce sujet : quand l’une embrouille et assène d’un ton pédant des absurdités freudiennes, l’autre défend, convainc, illustre et démontre.

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3 réflexions sur “Le triomphe tragique de la justice : Michael Kohlhaas, de Heinrich von Kleist

  1. Pingback: Préludes fantastiques « Brumes

  2. Remarquable analyse ! Il est vrai que Kohlhaas ne pouvait trouver sa rédemption ailleurs que dans son propre sacrifice : sa mort ne pâlit en rien son triomphe sur l’iniquité des Tronka.

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