Soljénitsyne, de Georges Nivat : esquisse d’un bilan

Soljenitsyne 2

Le phénomène Soljénitsyne, Georges Nivat, 2008

Lorsqu’au début des années 60 le régime soviétique connut un très relatif dégel intellectuel, les œuvres d’auteurs que personne n’appelait encore dissidents se frayèrent un chemin vers les librairies. La déstalinisation, entamée au XXe Congrès du PCUS par le célèbre rapport secret de Khrouchtchev, ouvrit quelques perspectives à une critique partielle des excès du régime. La publication des premiers textes d’un ancien prisonnier du Goulag, Alexandre Soljénitsyne, dans la revue Novy mir, eut un retentissement immédiat, bien au-delà du cercle lettré qui constituait le public habituel de ce périodique. Soljénitsyne devint, pour plus de quarante ans, le romancier russe le plus célèbre – et probablement l’un des plus controversés. L’appel d’air permis par Khrouchtchev, ne devait plus jamais se refermer : malgré les efforts des cercles brejnéviens, et l’expulsion de l’écrivain d’URSS, Soljénitstyne demeura la figure majeure de la littérature russe, le porte-voix international des errances et des crimes du communisme soviétique.

Georges Nivat, premier traducteur en français de La Journée d’Ivan Denissovitch, avait publié une première version du phénomène Soljénitsyne dans les années 70. L’écrivain était alors au faîte de sa gloire : Prix Nobel de littérature, expulsé d’URSS, auteur du magistral Archipel du Goulag. A l’époque, l’intelligentsia communiste, notamment française, représentait encore une force non négligeable : défendre Soljénitsyne avait un sens lorsqu’en face, certains falsifiaient l’histoire avec une mauvaise foi pleine de morgue. L’œuvre du romancier dépassait la littérature pour s’aventurer dans le champ des passions politiques. Lire Soljénitsyne en 1973, c’était un acte politique : une opposition aux mensonges propagés depuis 1917 par « la grande lueur à l’est ». En 2009, lire Soljénitsyne ne comporte plus les mêmes enjeux : les méfaits du communisme, les déportations massives et l’obscurantisme stalinien sont connus. L’œuvre, déchargée de ses aspects passionnels, peut maintenant faire l’objet d’une étude littéraire et historique apaisée.

Suite au décès de Soljénitsyne l’an dernier, Fayard a donc proposé à Georges Nivat d’écrire une seconde version, définitive cette fois, de son ouvrage critique. Cette révision s’imposait, les problèmes proprement politiques que soulevèrent la parution du massif « Journée d’Ivan Denissovitch / Premier Cercle / Pavillon des cancéreux / Archipel du goulag » s’étant éteints depuis 1989. Quelques traces de cette première version persistent, dans les notes de bas de page ou dans certains paragraphes des chapitres initiaux, mais elles sont suffisamment éparses pour que cette seconde édition mérite toute l’attention du lecteur.

Le livre n’est pas une biographie de Soljénitsyne : les repères chronologiques sont évacués dans un chapitre liminaire. Nivat s’intéresse principalement à l’œuvre de l’écrivain russe, par une approche thématique bien maîtrisée. Les aspects proprement littéraires – travail sur la langue russe, construction polyphonique des romans, organisation théorique – prennent cependant le pas sur les aspects historiques de l’œuvre. A juste titre, Nivat remarque la bipolarisation des études sur Soljénitsyne : les premières, émanant de spécialistes des sciences sociales, se concentrent sur la dimension politico-historique de l’œuvre (comme l’a encore fait Daniel Mahoney récemment) ; les secondes, écrites par des spécialistes de littérature russe n’examinent que la dimension esthétique et artistique des romans. Il apparaît pourtant difficile de totalement scinder les deux : l’approche littéraire de Soljénitsyne ne peut, à aucun moment, être séparée de son contexte historique et politique. Son expérience historique de déporté, son regard anti-libéral, certains glisseront  même le mot obscurantiste, sur l’histoire russe, forment avec le massif romanesque un tout inextricable.

L’étude de Nivat, complète, penche vers une approche plus littéraire qu’historique, au bénéfice d’une analyse poussée des ressorts littéraires de l’œuvre. Le résultat est appréciable : le commentaire artistique de Soljénitsyne, écrivain trop politique pour les littéraires, trop littéraire pour les politiques, est encore aujourd’hui lacunaire. Ce livre constitue, à ce titre, une bonne première approche. Nivat, et c’est tout à son honneur, n’évite d’ailleurs pas les sujets qui fâchent : les juifs et Deux siècles ensembles, la russianité et l’orthodoxie religieuse du « Père-la-Morale » (Alexandre Zinoviev), son égocentrisme, sa rigidité intellectuelle et sa critique spiritualiste du libéralisme. Soljénitsyne fut un des plus importants opposants à l’URSS. Mais en aucun cas, il n’était un libéral occidentalisé : cette méprise historique est au fondement des controverses tardives au sujet de son œuvre. Conservateur pro-russe, orthodoxe, poutinien dans ses dernières années, Soljénitsyne a posé problème en occident parce qu’il ne pouvait figurer l’opposant consensuel et démocrate rêvé par les libéraux. Enraciné dans son identité religieuse et nationale, Soljénitsyne n’était pas pour autant chauvin. Sa théorie politique et éthique reposait plus sur les principes de l’auto-limitation matérielle, d’une spiritualité orientale mâtinée de libre-arbitre individuel devant l’aliénation que sur une revendication agressive de son identité. Nivat explique avec clarté les idées de Soljénitstyne comme il explique sa méthode littéraire. Comprendre Soljénitsyne, c’est l’enchâsser dans l’histoire littéraire et intellectuelle russe : sans elle, ses positions apparaissent trop exotiques aux yeux de l’observateur occidental inattentif.

Nivat ne dresse pas un panégyrique de l’homme mais il prend quand même nettement position en faveur de Soljénitsyne. Il souligne ses défauts et ceux de son œuvre, mais en estime également l’intérêt formel et littéraire. Un exemple, qui ressort difficilement dans les traductions : Soljénitsyne, en matière de création linguistique, a été un innovateur, un inventeur de mots, un amateur de combinaisons syntaxiques et sémantiques. La forme elle-même, aujourd’hui peut-être un peu dépassée, du roman choral, multipliant à l’infini les points de vue, les monologues intérieurs et les dialogues politiques et historiques, a probablement représenté le sommet d’une voie de la modernité littéraire.

Nivat s’attèle à chaque thème avec une application identique. Il parvient sans problème à resituer Alexandre Soljénitsyne dans la littérature du XXe siècle. Il relève ses échecs – l’obèse Roue Rouge et ses 6 600 pages, qui réussit dans le détail, mais échoue au fond -, ses errements – une histoire des relations entre les juifs et les russes datée historiographiquement, une acuité intellectuelle gâchée par une mentalité d’anachorète sectaire – mais aussi ses réussites romanesques et politiques. Le phénomène Soljénitsyne est une belle entreprise, solidement charpentée, qui pourra constituer l’introduction de référence aux études Soljénitsyniennes. Le lecteur regrettera à l’occasion la présence de quelques fautes de frappe, qui obscurcissent malheureusement une poignée de paragraphes sans jamais, cependant, affaiblir la portée de l’ensemble.

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