Autour de Garibaldi II : l’empreinte du mythe

Viva_l'Italia

Viva l’Italia, Roberto Rossellini, 1960

Seconde partie d’un diptyque consacré au révolutionnaire italien. Première partie ici.

La vie de Garibaldi pourrait être le sujet d’une trilogie, d’une tétralogie, d’une pentalogie voire d’une dodécalogie. Quoi de plus facile que de mettre en image une vie romanesque comme celle-là ? De ses débuts de corsaire sur l’estuaire du Parana à sa défense de la Bourgogne envahie par les prussiens, Garibaldi chevauche, combat, commande, et entre ainsi dans la légende. De son vivant, son nom suggérait le courage et le désintéressement. Cincinnatus moderne que la bourgeoise élite piémontaise utilisa pour conquérir l’Italie, Garibaldi attire à lui la lumière : que sont donc Cavour et Victor-Emmanuel II à côté de l’astre révolutionnaire ? Le risorgimento n’a pas été une épopée glorieuse. Le Piémont ne s’empara de la botte qu’avec l’assentiment de plus forts que lui. Ses tentatives militaires n’ont pas marqué le siècle. Pusillanime, temporisatrice, hésitante, lâche, voire sournoise, la tactique piémontaise ne peut s’affubler d’aucun titre de gloire. Il lui fallait un héros botté. Une épopée fondatrice. Plutôt que les guerres contre l’Autriche, gagnées grâce à d’autres, l’historiographie italienne a retenu les Mille, conquête inouïe des vastes Deux-Siciles par une poignée de volontaires irréguliers et mal armés. Garibaldi estompe les ombres de la conquête par sa geste aventurière. Il condense l’aspiration unitaire, le loyalisme, l’esprit de 1848 – révolutionnaire mais libéral – et les grands principes moraux. L’épopée romanesque des Chemises rouges efface la marque bourgeoise et industrieuse de l’unification.

En 1960, à quelques mois du centième anniversaire de l’Unité, Roberto Rossellini réalisa Viva l’Italia, récit de la conquête de la Sicile et du Royaume de Naples par Garibaldi et ses hommes en 1860. Il reprend, tel quel, le mythe garibaldien. Le héros n’hésite pas, il traverse l’écran de part en part, marche sans jamais faiblir, déterminé et altier, à la conquête de la Sicile. Pas de nuances ou de demi-mesure, ou si peu. Le film met en image la légende telle que l’Italie voulait la voir. Garibaldi ne court pas, il vole. Ses hommes triomphent sans péril des napolitains : ceux-ci ne sont que des figurants de l’épopée. L’expédition soutenue de loin, sans guère d’entrain, par un Cavour inquiet, écrase en deux heures tout ce qui se présente à elle. L’incurie du commandement napolitain, l’apathie des populations paysannes et le double-jeu de Victor-Emmanuel n’apparaissent à aucun moment. Les scènes s’accumulent et le spectateur ne voit partout que Garibaldi, le meneur d’hommes, le tacticien courageux et le conquérant inspiré, qui refuse à l’occasion de se plier à la lâcheté piémontaise. Victor-Emmanuel demanda en effet officiellement à Garibaldi de s’arrêter à Messine, mais officieusement, comme l’indiquent les archives du royaume, il lui dicta d’autres consignes, celles de ne pas cesser le combat. Les Chemises Rouges conquirent Naples, en désobéissant apparemment aux ordres officiels. Seulement, elles suivaient des ordres officieux que les Savoie jugèrent longtemps embarrassants. Le réalisateur n’approfondit pas.

Plutôt que de mettre en image l’histoire, telle qu’on la connaissait en son temps, Rossellini illustre le mythe. Chaque scène ressemble à une image d’Épinal. Les batailles aboutissent toujours à la victoire des Mille, sans que le spectateur sache bien comment, donnant ainsi le sentiment que l’Unité était inéluctable et la victoire de Garibaldi programmée. Les Bourbons de Naples se retirent, sans jamais laisser l’impression qu’il eût pu en être autrement. Pourtant, que l’État le plus peuplé d’Italie et ses 80 000 soldats, fidèles et bien entraînés, soient vaincus par une expédition d’irréguliers, voilà bien une issue improbable. L’incurie du commandement et l’insurrection des siciliens expliquent ce succès : elles sont absentes du film. Ce Garibaldi sonne faux, sa campagne est dépourvue du moindre suspense. A aucun moment Naples ne semble en mesure de reprendre le dessus. Pourtant, historiquement, François II s’y essaya : il remania son haut-commandement, accorda une Constitution libérale. Il n’apparaît dans le film que pour fuir sa charge, presque heureux de ne plus être roi. Pourtant quelques semaines plus tard, il livre encore bataille, sur la Volturna. Comment un roi démissionnaire peut-il encore trouver l’énergie de se battre?

Rossellini dépeint sans guère de personnalité les épisodes historiques des Mille : sa caméra parcourt la légende, sans jamais la mettre en question. Le Guépard de Visconti, basé sur le roman éponyme de Tomasi di Lampedusa, n’utilise l’expédition qu’en arrière plan, et pourtant il sonne plus juste que le pensum rossellinien. Là où Visconti et Lampedusa montrent l’attitude ambiguë des siciliens et la raison de leur alliance tacite avec les Chemises Rouges, Rossellini ne montre que des paysans attardés qui accueillent leur conquérant avec une piété primitive. Là où Lampedusa explique les conditions qui ont rendu possible ce bouleversement, Rossellini se contente de le mettre en images. Comme si l’histoire officielle du nord avait gardé intacte sa foi en l’épopée héroïque plutôt que d’affronter ce qui s’était réellement produit. Garibaldi traverse le film comme un décor de carton-pâte. A certains moments, le spectateur a l’impression d’assister à un produit de propagande du cinéma soviétique, voire pire, cubain, une suite d’exaltations sans saveur de l’héroïsme des révolutionnaires.

L’histoire officielle ne devrait jamais être mise en image. Didactique, pesante, conformiste, il lui manque l’étincelle d’humanité qui transfigure le vrai cinéma. Film de manuel scolaire, Viva l’Italia ne parvient jamais à s’élever au-dessus de son sujet. Rossellini montre une idée de héros, un conquérant impavide qui ne s’arrête que pour formuler des aphorismes historiques, d’ailleurs plus ou moins apocryphes.  Il est par contre instructif pour comprendre ce que Garibaldi pouvait évoquer dans l’Italie de l’après-guerre, lorsque son épopée n’était pas encore empoussiérée par le monde contemporain : un héros, dont on ne connaît pas vraiment les motivations profondes, totalement fermé au doute et à l’inquiétude, à la fois intensément déterminé et politiquement naïf. Il suffira que Victor-Emmanuel le congédie après l’entrevue de Teano – durant laquelle Garibaldi lui livre les Deux-Siciles – pour que le révolutionnaire cède et rentre dans son île sarde. Un an et demi plus tard, pourtant, ce même roi de Sardaigne, devenu roi d’Italie, enverra l’armée arrêter Garibaldi sur l’Aspromonte : gênant retournement, que Rossellini élude. Ce film est celui de l’Unité, il évite les fausses notes. Il intéressera de fait plus l’historien des représentations que le cinéphile. Dommage, car le sujet méritait mieux, et quelques scènes – le départ de François II de Naples notamment – sauvent le film de la déroute complète.

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