Publications d’outre-tombe

pessoa

Ghost Writers, Alexandra Alter, Wall Street Journal, 2 octobre 2009

Les auteurs ne publient en général qu’une infime partie de ce qu’ils écrivent. L’activité littéraire exige d’eux un effort régulier, des brouillons, des esquisses qui ne donnent pas toujours lieu à publication. Les versions dont le public peut disposer sont affinées, retravaillées, ajustées. Les innombrables scories, les notes préparatoires, les plans, disparaissent en principe avec l’acte de publication : ne compte que le produit final. Seulement, tous les écrivains n’ont pas le temps d’achever leur œuvre – une œuvre peut-elle d’ailleurs s’achever? – et d’aucuns laissent derrière eux une masse considérable d’inédits. Quelques uns sont impubliables, trop lacunaires ou de mauvaise qualité, d’autres sont quasiment achevés et, hors quelques points de détail, auraient dû été publiés. Parfois l’écrivain a gardé des textes dans son tiroir, ne les jugeant pas dignes d’être communiqués. Après leur mort, leurs ayant-droits peuvent adopter une attitude restrictive avec ces manuscrits, ou, au contraire, tout publier.  Alexandra Alter revient sur quelques exemples récents, sans trancher sur le fond de la question : faut-il ou non publier des textes inachevés, gardés en réserve, non destinés à la publication? Les auteurs ne sont pas toujours explicites sur le devenir posthume de leurs écrits.

Victor Hugo, dans son testament, indiqua que l’intégralité de son œuvre devait bénéficier d’un statut identique : la valeur des Travailleurs de la Mer au même niveau que deux vers griffonés au bas d’une feuille volante. A l’exact opposé, Kafka supplia celui qui deviendrait son exécuteur testamentaire de brûler tous ses inédits à sa mort. L’écrivain tchèque, inconnu de son vivant, le serait resté si son ami ne lui avait désobéi : la quasi-totalité de son œuvre – dont Le Procès et Le château, a été publiée de manière posthume. Kafkaïen, non? Entre ces deux postures, celle de l’écrivain fier de son œuvre immense, déterminé à la laisser en intégralité aux générations à venir et celle du poète maudit, père de textes qu’il juge indignes et qu’il voue à la destruction, une multitude de cas littéraires ont existé. Alexandra Alter revient sur les publications prochaines d’ouvrages inédits de Kurt Vonnegut, William Styron et Vladimir Nabokov. La mention de ces noms, l’aura que peut détenir sur le public un « inédit » d’un écrivain reconnu, le côté fascinant de l’inachevé, tout pousse les éditeurs à tenter la publication. Après tout, voilà une bonne affaire, facile à conclure : le texte a toutes les chances de trouver un public et rémunèrera amplement les ayant-droits et l’éditeur. L’attrait économique d’une telle publication saute aux yeux. Mais l’attrait artistique?

Impossible à ce sujet d’adopter une position intangible. Les quelques textes laissés de côté peuvent être des chefs d’oeuvre inachevés, des romans que l’auteur travaillait lors de ses derniers jours, des brouillons qui éclairent l’ensemble de ses productions. Mais ils peuvent aussi être des poèmes médiocres et sans intérêt, des brouillons anciens et contradictoires, sur lesquels l’auteur est revenu par la suite, voire des textes impubliables. Paris au XXe siècle, de Jules Verne, refusé par son éditeur au XIXe et publié voilà une dizaine d’années aurait aisément pu rester dans un placard. Le Manuscrit trouvé à Saragosse du mystérieux Jean Potocki a posé plus de problèmes : la première version, publiée voilà deux siècles, est longtemps restée la seule. En 2002, des chercheurs redécouvrirent une version antérieure. Les deux textes différant sensiblement, les éditeurs n’ont pu choisir lequel conserver : ils sont désormais publiés de conserve. Le lecteur pourra, s’il en a le courage, lire les deux versions et jouer au jeu des 777 différences. L’œuvre de Pessoa, le plus grand poète portugais moderne, a été en grande partie découverte dans une malle après sa mort : 27 543 textes qu’il fallut exhumer et décrypter. Non content d’écrire sous son propre nom, il créa d’autres pseudonymes – les fameux hétéronymes – dont aucun n’avait le même ton. Capable d’écrire l’œuvre d’un poète imaginaire, puis celle de ses disciples, et de créer par là-même plusieurs styles différents, Pessoa méritait largement qu’on le publiât.

Ces trois exemples illustrent les difficultés que peut poser un texte achevé : le roman de Verne est médiocre, il n’ajoute rien à sa gloire ; les versions de Potocki se contredisent et personne ne connaît les vœux de l’auteur à ce sujet; les poèmes de Pessoa exigeaient une publication intégrale, mais le travail de déchiffrement et de tri s’avéra considérable. Des textes inachevés posent bien d’autres problèmes. Alexandra Alter explique que l’inédit de Nabokov, L’origine de Laura, intégralement écrit sous forme de fiches, devait être détruit à la mort de son auteur. Il sera, après une longue réflexion de son fils, publié, sous une forme proche – et donc fragmentaire – de celle du manuscrit. Christopher Tolkien n’a pas eu ces scrupules : le Silmarillon, épopée elfique éparpillée sur des dizaines de manuscrits contradictoires, écrite dans une langue archaïque, parfois obscure, grande œuvre du père du Seigneur des Anneaux, jamais achevée, bénéficia du toilettage du fils Tolkien afin de pouvoir être publiée. Des décennies plus tard, de nouvelles versions,  intégrales et donc plus proches des brouillons de l’écrivain, ont été éditées, réparant quelque peu les corrections de Christopher Tolkien. Que faire quand les différentes pièces du dossier sont contradictoires? Les garder toutes ou les sélectionner? Pour chaque œuvre posthume se poseront des questions différentes. Christopher Tolkien trancha presque toujours pour les versions les plus tardives lorsque deux d’entre elles se contredisaient. Flaubert travaillait sur Bouvard et Pécuchet, lorsqu’il mourut d’apoplexie. On publia en sus des chapitres rédigés les plans de la fin du livre : compromis habile entre la volonté de publier un inédit et celle de ne pas transformer le texte. Peut-être la solution la plus respectueuse, même si elle frustre le lecteur de pans entiers du livre.

Parfois, les restes non publiés de l’auteur forment d’immenses continents. Le 2666 du formidable Roberto Bolaño, mort prématurément en 2003, fait suite à une série de livres de grande qualité, publiés eux-aussi de manière posthume. Les excellents romans de Bolaño sont édités à un tel rythme que l’amateur reste confondu devant la qualité de la production accumulée par le chilien. Et que dire des Journaux – dont les héritiers livrent souvent des versions expurgées de passages embarrassants-? Le Journal de Jules Renard a été censuré par sa veuve ; celui de Larbaud vient enfin d’être publié en version intégrale. Quant aux correspondances, elles passent, quelques décennies après la mort des protagonistes, dans le domaine public : les échanges de lettre de la NRF (Rivière, Gide, Claudel, Paulhan) sont parmi les plus célèbres.

La littérature n’est pas seule concernée : l’historien Alphonse Dupront travailla une vie entière sur le mythe de la Croisade, et il fallut la passion de son disciple Paul Alphandéry pour qu’il se décidât enfin à mettre en forme son travail et à le publier. Alphandéry acheva une partie de l’œuvre du maître. Il resta fidèle à l’esprit de Dupront et de ses travaux. La veuve Nietzsche demeure à l’inverse l’une des héritières les moins respectueuses de l’histoire des idées, corrigeant sans vergogne les œuvres de son mari une fois celui-ci devenu fou. Ces cas de contre-façon sont heureusement rares.

Pour conclure de manière plus tranchée qu’Alexandra Alter, j’aurais envie d’inciter les éditeurs à prendre le risque d’éditer les inédits. L’œuvre médiocre ne survivra probablement pas à l’effet d’annonce de sa publication – et à la découvert de sa nullité-. Si, en contrepartie, cette politique assure la découverte d’un Kafka et d’un Pessoa par siècle, alors la littérature en sortira gagnante.

Advertisements

Une réflexion sur “Publications d’outre-tombe

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s