Autour de Staline III : pratiques médiatiques ou Pour l’amour de Staline, de Jean-Marie Goulemot

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Pour l’amour de Staline, Jean-Marie Goulemot, 2009

Cet article prend corps dans une série consacrée au Petit Père des Peuples : I) La lanterne verte de Jerome Charyn ; II) L’ivrogne et la marchande de fleurs et Les procès de Moscou de Nicolas Werth.

Le culte de la personnalité au Parti Communiste Français : analyse des cas Staline et Thorez à travers trois instantanés.

L’ouvrage de Jean-Marie Goulemot, spécialiste français des Lumières, est une réédition approfondie du Clairon de Staline, une étude publiée à la fin des années 70 et depuis longtemps introuvable. Elle reprend trois moments collectifs centraux dans l’histoire du PCF de l’immédiat après-guerre : le 70e anniversaire de Staline, le 50e anniversaire de Maurice Thorez et la mort de Staline (soit 1949, 1950 et 1953). Goulemot retrace avec précision le délire absurde et l’hystérie commémorative des communistes français de l’époque. Qu’en URSS, où régnaient le  Parti unique et le NKVD – la police politique -, où la Pravda annonçait chaque jour la Seule et Unique Vérité du Parti, les dithyrambes aient pu sombrer dans l’outrance la plus absurde, personne n’en contestera la logique. La peur et l’étrange syndrome de Stockholm qui entoure toute tyrannie débouche sur le culte de la personnalité. Que cette monstrueuse dévotion ait pu franchir les frontières du monde communiste, voilà un mécanisme bien plus intrigant. Entre la reddition du Maréchal Paulus et de sa VIe armée dans les ruines de Stalingrad en 1943 à la dénonciation des excès du stalinisme par Khrouchtchev en 1956, le communisme soviétoïde connut son apogée. Le rôle – avéré et décisif – joué par l’URSS dans la victoire sur le nazisme, l’espoir porté par l’idéal marxiste-léniniste dans des sociétés brisées par la guerre, expliquent en partie l’appétence occidentale pour Staline. Les militants, comme les intellectuels qui les encadraient et les compagnons de route qui les suivaient, se prosternèrent devant les bottes ensanglantées du géorgien. Le PCF, instrument caporalisé, orchestra cette idolâtrie sectaire qu’analyse ici Jean-Marie Goulemot.

Quelques réflexions sur l’approche tronçonnée du temps rapprochent la façade médiatique du communisme – l’Humanité, les Lettres françaises, les écrivains et journalistes Pierre Daix, André Wurmser, Laurent Casanova – des journaux de la dystopie d’Orwell, 1984. A grand renfort de unes, la direction du parti crée un sujet d’actualité de manière artificielle. Quotidiennement et pendant des semaines entières,  le Parti ne parle plus que de ça, développe le thème à l’infini et, évidemment, manipule son public dans un but politique précis. Une fois les effets politiques atteints ou dissipés, il cesse  brutalement toute propagande à ce sujet. La question n’est plus abordée, elle n’a peut-être même jamais existé. Par ces campagnes, la direction communiste mobilise le militant en permanence et donne ainsi un rythme à son engagement. Le parti ne se gêne pas pour mélanger des références présentes et passées. Sans le dire,  juste par la force de la mise en parallèle de situations en réalité sans grand rapport, le Parti pousse le militant ou le sympathisant à tracer un lien entre Staline (ou Thorez) d’un côté et les grandes légendes du passé national  et révolutionnaire de l’autre.  Le PCF parvient à brouiller la perception du présent au regard du passé, à perturber la mémoire du militant, et in fine, à lui faire accepter toutes les volte-faces.

Le Petit Père des Peuples illustre cette théorie : lorsque Staline approcha de 70 ans, le monde communiste vécut, durant plusieurs semaines, une hallucinante agitation. En France, chaque cellule du PCF était encouragée à offrir des présents à Staline, de la lettre du déporté aux objets spéciaux manufacturés pour l’occasion par les ouvriers, des mèches de cheveux aux photographies des fusillés durant l’occupation allemande, des documents historiques aux spécialités culinaires. Cette démesure en faveur du tyran donnera même lieu à l’envoi de trains bondés de victuailles et de cadeaux à destination du Kremlin, après qu’une exposition publique en ait révélé l’ampleur au grand public. Le destin de ces présents n’est d’ailleurs pas connu. Une fois l’évènement passé, il ne sera plus évoqué par la presse communiste. L’opération a atteint ses buts : elle a mobilisé les militants et  les compagnons de route. Elle ne fait donc plus l’objet de commentaires ultérieurs. Une nouvelle histoire, un nouveau sujet accapareront l’attention du militant, le mobiliseront un temps jusqu’à ce que les comités centraux, voire les chefs eux-mêmes ne décident d’autres campagnes.

Le PCF relancera d’ailleurs l’opération, cette fois en faveur de Maurice Thorez, sur des tonalités légèrement divergentes. Présenter Thorez comme Staline aurait constitué une erreur politique,  voire un sacrilège. Le PCF évite ce genre de campagnes, qui auraient pu porter ombrage au Grand Staline et provoquer la disgrâce de Thorez. Les communistes célèbrent plus en Thorez la figure du Camarade que celle du Chef. L’hystérie dépassera tout ce qui était humainement envisageable à la mort de Staline. Il faut relire les odes d’Aragon et d’Eluard à Staline, les insultes lancées par Daix, Casanova ou Wurmser à ceux qui ne pleuraient pas Staline pour prendre la mesure de l’abjection dans laquelle s’est vautrée l’intelligentsia communiste française avant 1956.

Staline dans le coeur des hommes
Sous sa forme mortelle avec des cheveux gris
Brûlant d’un feu sanguin dans la vigne des hommes
Staline récompense les meilleurs des hommes
Et rend à leurs travaux la vertu du plaisir
Car travailler pour vivre est agir sur la vie
Car la vie et les hommes ont élu Staline
Pour figurer sur terre leurs espoirs sans bornes.

Et Staline pour nous est présent pour demain
Et Staline dissipe aujourd’hui le malheur
La confiance est le fruit de son cerveau d’amour
La grappe raisonnable tant elle est parfaite.

Paul Eluard, 1950

Budapest sera un premier déssillement. La forteresse communiste ne retrouvera jamais cette force première, ce stalinisme brut et orwellien.

L’étude de Goulemot reprend les archives des quotidiens et hebdomadaires communistes, nationaux ou locaux, pour retracer cet avilissement d’une partie de l’intelligence française – qui s’en est rarement repentie, c’est pourtant dans l’air du temps – . L’ensemble est convaincant. A la suite de ce court essai en partie réécrit, l’auteur associe d’intéressantes considérations sur l’approche temporelle du PCF et sur sa pratique de la commémoration ainsi qu’un petit dictionnaire biographique de l’intelligentsia communiste pré-Budapest – et de son devenir au sein du Parti.

Ce livre est une étude ciblée, cohérente et intéressante sur le PCF de l’après-guerre et sa communication dans le cadre de trois « évènements » organisés au sommet de la pyramide communiste. Quelques décennies plus tard, la mécanique sectaire aura tourné en farce : Georges Marchais, clown sinistre, viendra publiquement défendre l’intervention en Afghanistan des armées d’un politburo grabataire au nom de la libération de la femme.  La parodie misérable des dernières années du communisme français ne doit pourtant pas en effacer les terrifiantes origines.

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4 réflexions sur “Autour de Staline III : pratiques médiatiques ou Pour l’amour de Staline, de Jean-Marie Goulemot

  1. Je ne sais pas si c’est dans le bouquin, mais le culte de la personnalité a aussi avoir avec la vie parfaite du modèle, à parfaire du militant. La biographie individuelle a longtemps eu un rôle primordial dans la politique des cadres des PC (qui est digne d’être promu, à quel poste, etc.) car il s’agissait toujours d'[i]incarner[/i] l’idéal communiste dans des hommes réels. A ce titre, les ‘exempla’ des saints communistes ne se limitaient pas à Staline ou Thorez, il y avait une multitude de héros mineurs (parfois réellement mineurs) chargés à la fois de dignifier l’être ouvrier, et de servir de référence. Après comme toujours, les rapports entre l’héroïsation et la réalité sont toujours problématiques 😀
    J’essaie généralement de contrer le poncif comparant communisme et christianisme, mais là je trouve quand même très parlant ce renvoi au culte des icônes.

  2. Le livre était une étude de cas (les anniversaires de Staline et de Thorez, la mort du petit père des peuples), il n’aborde que de manière incidente la place de l’icone, du modèle, dans la sociabilité communiste.
    Mais ce que tu dis me semble très juste, et corroboré par certaines de mes lectures sur le sujet (que je connais moins que toi).

  3. Pingback: Autour de Staline IV : le cénacle du Kremlin (1) « Brumes

  4. L’aveuglement généralisé qui fraapa la majorité des communistes relève de l’hallucination collective et de la dissonance cognitive. Mais le stalinisme étant une religion terrestre, il n’est pas étonnant qu’il fusse vénéré par des croyants emplis de foi.

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