Insignifiante escapade

The Great Escape

La grande évasion, John Sturges, 1963

Des aviateurs prisonniers en Allemagne tentent par tous les moyens d’échapper à leurs geôliers.  L’affiche ne ment pas : un film d’aventures frivole.

Tourné par un ancien cinéaste de l’armée de l’air américaine, La grande évasion figure parmi les classiques cinématographiques du genre « film de guerre ». En plein second conflit mondial, la Luftwaffe, responsable de la gestion des aviateurs anglo-saxons prisonniers de guerre, concentre les éléments les plus décidés à s’évader dans un seul camp, construit pour l’occasion, et présumé à l’épreuve des aspirants fugitifs. La lucidité de l’armée allemande impressionne : elle concentre  en un seul lieu non seulement des éléments perturbateurs, mais aussi des modèles d’ingéniosité, déterminés à fuir par n’importe quel moyen. L’alibi de départ ainsi posé, le spectateur devine que tout l’enjeu du film sera de savoir quand et comment les détenus parviendront à fausser compagnie à leurs gardiens. L’opposition est factice. Les prisonniers parviendront à leurs fins. Comme dans le roman autobiographique de Paul Brickhill, The great escape, qui condense en une seule spectaculaire évasion les multiples tentatives des aviateurs de son stalag.

Film d’aventures, parfois tragi-comique, souvent mécanique, La grande évasion ne creuse guère son sujet. Les aviateurs, logés dans de très acceptables conditions, parviennent à se fournir en matériel et à organiser un plan démesuré sans jamais attirer l’attention du débonnaire commandant allemand. Le projet de l’organisateur de l’évasion n’est pas de s’enfuir avec quelques hommes. Non, il est de faire sortir l’intégralité des prisonniers et de causer une telle confusion que l’armée allemande sera obligée de lancer aux trousses des évadés une escouade considérable – et ainsi dégarnir ses fronts combattants. Ces beaux aviateurs, propres sur eux, bien habillés, affichent leur flegme, et correspondent à la légende magnifiée par Churchill dans ses discours aux Communes. Dans un camp aux allures de village de vacances, nul obstacle : les gardiens regardent ailleurs, l’organisation des prisonniers est parfaite, leur plan insensé mis en place sans grand péril. Ils construiront trois tunnels de plus de cent mètres sous le camp et s’enfuiront dans la forêt opportunément placée à quelques encablures de la sortie.

Le spectateur ne tremble guère pour les aviateurs, malgré les péripéties invraisemblables que Sturges inflige à ses personnages pour relancer son scénario bancal : la tête brûlée américaine enchaîne de dérisoires  mais divertissantes diversions – Steve McQueen, qui l’incarne, passe les trois quarts du film au trou ; le tunnelier en chef, Charles Bronson, après avoir passé des semaines dans d’étroits boyaux, mal étayés – le bois manque quelquefois – se met à souffrir de claustrophobie aigüe la veille de l’évasion ; le faussaire, après avoir passé des heures à contrôler à la loupe la réalisation de contrefaçons des principaux papiers allemands, devient soudainement aveugle. Ces contre-temps factices ne rendent pas l’évasion plus difficile. Avec une décontraction qui fait passer les acteurs d’Oceans Eleven pour d’épouvantables angoissés, les aviateurs ont trouvé du bois pour étayer leurs tunnels, du papier et des modèles pour composer les faux documents, des lampes, des vêtements de ville, etc…

L’apparente aisance avec laquelle se déroule cette première partie du film ne se trouble qu’à la découverte du premier tunnel par les très perspicaces gardiens allemands. Comme les anglais ont été prévoyants, il suffit alors de reporter les efforts des prisonniers sur un des tunnels restants : le commandement du camp continue à ne se douter de rien. Sa superbe placidité confine à la stupidité. Une évasion cinématographique n’a cependant guère d’intérêt si elle n’est pas suivie d’une course-poursuite. Et pour cela, rien de mieux qu’un tunnel trop court! Voilà des gens qui ont creusé une galerie merveilleusement étayée, éclairée, dotée d’un petit wagon pour circuler – il ne manque que la climatisation, inconnue à l’époque – et qui se trompent de vingt bons mètres : ils déboucheront tous juste devant la grille d’entrée. Les gardiens en laissent passer 76 avant de remarquer enfin l’étrange manège qui se déroule devant leurs yeux.

L’évasion stoppée, les troupes allemandes se lancent à la poursuite des fugitifs. La plupart seront repris : l’un tente de forcer la frontière suisse avec une moto allemande, un autre répond en anglais à un officier de la Gestapo qui l’interroge sans connaître son identité et le dernier emprunte un avion de la Luftwaffe, qu’il ne mène évidemment nulle part. Quelques chanceux – trois – parviendront à se sauver. De belles scènes d’action parsèment cette dernière partie du film. Pour mettre un peu de gravité, car c’est la guerre quand même, Sturgess convoque alors les vrais méchants, les SS. La Gestapo, qui a pris le relais d’une Luftwaffe incompétente, ne fera pas dans le détail avec les prisonniers repris : les camions s’arrêtent dans une prairie, les soldats ordonnent aux aviateurs de descendre, pour qu’ils « dégourdissent leurs jambes ». Les organisateurs de l’évasion échangent alors quelques aimables propos sur leur échec puis se retournent. Méchante surprise, la mitrailleuse nazie est en place. Leur route s’arrête ici.

Cette fin tragique est tempérée par une ultime et comique répétition, le retour de Steve McQueen au trou, qui clot ainsi le film comme il l’a commencé. Brickhill voulut condenser en un seul récit les dizaines de tentatives d’évasion dont il avait été témoin lors de sa détention, et Sturgess réduisit à 2h45 ce condensé. Le scénario en devint invraisemblable. Voire inepte. Pourtant, magie du cinéma, la plupart des scènes du film sont entrées dans la mémoire collective, et ont inspiré les réalisations les plus diverses – de Tarantino à Chicken Run. Ludique, mais sans épaisseur humaine, bien réalisé, mais scénaristiquement douteux, la grande évasion laisse un sentiment mitigé. L’amateur de cinéma pop-corn trouvera toutes les qualités requises à ce produit. Il s’amusera, et admirera peut-être la notable sobriété de réalisation de Sturges. Les autres regarderont pour leur culture générale et oublieront aussi vite ce film superficiel et sans âme.

Publicités

Une réflexion sur “Insignifiante escapade

  1. Est-ce qu’ils sont retenus pour servir d’ingrédients dans des tourtes au poulet comme dans chicken run, ou bien est-ce que la ressemblance ne va pas aussi loin ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s