Le fossile phénomène, chaînon manquant ?, ou Le Chaînon Ida, de Colin Tudge

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Le chaînon Ida, Colin Tudge, 2009

Le 19 mai dernier, à grands renforts de publicité, une équipe de paléontologistes menée par Jorn Horum a dévoilé le fossile parfaitement conservé d’un singe vieux de 44 millions d’années. Ce primate a été présenté comme un égal des restes de Lucy ou de l’homme de Flores dans la compréhension globale de l’évolution humaine. Le livre de Colin Tudge, qui a participé à la réalisation du documentaire télévisé sur ce fossile, surnommé Ida, retrace l’histoire de cette découverte. Si l’interprétation des découvreurs à propos de la place de ce fossile dans les lignées évolutives des primates est loin de faire l’unanimité, il faut néanmoins reconnaître l’incroyable état de conservation de l’animal. En général, les fossiles retrouvés par les paléontologues, et surtout ceux des singes – en raison de la faible possibilité  de conservation des caracasses dans leur milieu naturel forestier – sont rares et incomplets. Lucy, devenue le fossile le plus célèbre du monde, n’est qu’un quart de squelette. La découverte de Jorn Horum doit au moins, à défaut de régler les problèmes interprétatifs qu’elle pose, être reconnue comme une des plus belles de ce siècle : un singe en parfait état de conservation, vieux de 44 millions d’années. Cela suffit à classer ce squelette comme l’un des plus précieux au monde.

Le livre de Colin Tudge, paradoxalement, ne développe pas vraiment les arguments que Horum et ses co-découvreurs ont asséné lors de la révélation de la découverte du fossile. Ida a été présentée comme le « chaînon manquant » dans l’évolution animale. Les arguments de Tudge sont peut-être recevables pour un public non averti, mais il faudra probablement plus de temps pour évaluer la place réelle de ce petit singe dans l’histoire de l’évolution. Vu l’état extrêmement lacunaire des archives fossiles, et le nombre très limité d’espèces connues, toute découverte nouvelle peut être interprétée comme un chaînon manquant : l’approche darwinienne, d’évolution des espèces, laisse supposer des formes intermédiaires entre une espèce d’origine et son descendant. Sauf que dans la réalité paléontologique, on ne retrouve qu’une espèce sur cent, peut-être sur mille. Les arbres généalogiques sont de ce fait extrêmement lacunaires. En outre, une mutation touche une infime minorité d’animaux, et il est peu probable, voire impossible, qu’une forme intermédiaire B entre deux animaux A et C soit découverte. Le paléontologiste découvrira en fait une espèce AB, une espèce IJ et une espèce ZZZ, qui peuvent être apparentées, mais sont souvent distantes de centaines de milliers d’années.

Tudge ne s’aventure pas  sur ce terrain et préfère revenir sur l’éocène – le temps géologique auquel a vécu Ida -, l’évolution des mammifères et des singes, les grandes tendances de l’évolution climatique, etc… Il s’agit d’un bon ouvrage de vulgarisation et d’introduction à un temps moins célèbre et médiatique que celui des dinosaures – qui s’achève 20 millions d’années avant – ou que celui des premiers homnidés – qui commence plus de 40 millions d’années après. Tudge explique d’abord comment ce jeune singe a pu se conserver aussi bien : les conditions de fossilisation du lac de Meissel, qui exista un million d’années, sont extraordinaires. Tudge revient ensuite sur les grandes tendances de l’évolution des mammifères en général et des primates en particulier.

Cette première partie est, pour le néophyte, la plus intéressante. Les schistes bitumineux de Meissel sont reconnus, depuis le milieu du XVIIIe siècle, pour l’extrême richesse des fossiles qu’ils contiennent. En effet, lors de l’éocène, un lac volcanique a emprisonné des milliers d’animaux et leur a offert des conditions optimales de conservation. En raison des gaz toxiques qui flottaient à sa surface périodiquement, le lac a tué un grand nombre d’animaux. Leurs cadavres coulaient jusqu’au fond, boueux et sans oxygène – donc sans bactéries. Rapidement prisonniers, les cadavres se sont transformés en fossiles de grande qualité. Découvert par un amateur en 1982, revendu en 2006 au Muséum d’Oslo (fort cher – d’où probablement le déferlement médiatique, contestable sur le principe et qui a pour but premier de rentabiliser cette acquisition), Ida est probablement l’un des primates les mieux conservés de toutes les archives géologiques de la terre.

L’éocène, temps éloigné, vit apparaître une multitude d’espèces de primates. Colin Tudge retrace l’histoire du genre à travers l’éocène et les temps géologiques postérieurs. La vulgarisation est bien menée, mais le lecteur peine parfois à voir quel lien précis peuvent avoir Ida et ses lointains descendants. La peinture de l’éocène est intéressante, mais le fondement de l’exceptionnalité de la découverte d’Ida s’articule mal avec ces descriptions générales. L’argument phare de Jorn Horum et des co-découvreurs d’Ida, c’est que celle-ci est un chaînon manquant entre deux formes de primates, dont une a donné les lémuriens et l’autre les anthropoïdes, et donc finalement l’homme. Cette hypothèse scientifique a donné lieu, dès sa parution, à d’inévitables controverses sur l’importance de ce petit singe et sa présence dans la généalogie humaine. En l’occurence, les pièces apportées dans ce livre à ce dossier sont trop techniques pour que le lecteur amateur de science puisse réellement se prononcer. Par contre, le fait qu’elles n’occupent qu’une petite partie du livre constitue peut-être un indice quant à la portée réelle de ces arguments. Le souci de médiatisation et donc de rentabilisation de l’acquisition laisse songeur, et c’est pour cela, principalement, qu’a été contestée la démarche de Jorn Horum. Ida est un animal exceptionnellement bien conservé – on distingue les restes fossilisés de son dernier repas – mais n’a peut-être pas le caractère fondamental que lui attribue son découvreur.

Le propos de Colin Tudge, clair et didactique, suffit cependant largement à justifier la lecture de l’ouvrage. Les pages polémiques – qui portent sur la place réelle d’Ida dans l’arbre primatologique – ne doivent pas décourager l’amateur. Les explications sur l’éocène, les conditions de conservation des fossiles, l’évolution des primates sont suffisamment bien écrites pour ne pas décourager le lecteur très occasionnel d’ouvrages scientifiques. La volonté didactique de ce volume rachète une argumentation parfois hors-sujet : Tudge a écrit Le chaînon à quatre mains, et malheureusement pour lui, le lecteur le remarque de temps à autre. Hormis cette faute de forme, l’ensemble mérite la lecture et réveillera le petit garçon intéressé par les animaux disparus qui sommeille en beaucoup d’entre nous.

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2 réflexions sur “Le fossile phénomène, chaînon manquant ?, ou Le Chaînon Ida, de Colin Tudge

  1. Et bien en moi, c’est une petite fille qui sommeille et elle s’intéresse aussi aux animaux disparus. Pas aux grands méchants dinos qui mangent tout le monde, mais à tous ceux qui peuvent nous expliquer d’où vient l’Homme.
    Tu ne nous as même pas dit ce qu’avais mangé Ida pour son dernier repas !

  2. Ah oui. Ida était fructivore : on a retrouvé des écorces de fruits dans son estomac. 😉

    (ce que je préfère dans les animaux disparus, ce sont les mammifères, avec une prime au paresseux géant, malheureusement exterminé par les humains en Amérique du Sud. Enfin on a pas de preuve, mais comme par hasard, les mégafaunes disparaissent presque toujours au moment de l’installation des premiers peuplements humains durables)

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