Contre l’Anabase : Napoléon Apocryphe, de Louis-Napoléon Geoffroy-Château

napoléon

Napoléon Apocryphe, Louis-Napoléon Geoffroy-Château, 1841

Et si Bonaparte avait conquis l’univers? Le propos visionnaire du fondateur réel de l’uchronie.

L’uchronie est un genre à la mode. Même si le terme brille par son absence des dictionnaires usuels, où il a pourtant eu sa place au siècle dernier, le genre connaît une floraison impressionnante depuis une trentaine d’années. Comme le rappelle Eric Henriet, spécialiste ès-uchronie, dans ses ouvrages consacrés à la question, l’uchronie développe une histoire alternative, à la suite d’un évènement divergent (la mort d’Hitler en 14, la victoire des sudistes pendant la guerre de Sécession, etc…). Le genre a ses spécialistes et ses pères fondateurs. Si la plupart des premiers sont anglo-saxons, voire américains, les seconds sont français. Le terme, formé par le philosophe Charles Renouvier dans un essai  philosophico-historique du XIXe siècle, peut être appliqué au premier vrai texte du genre, le Napoléon Apocryphe, de l’obscur Louis-Napoléon Geoffroy-Château. Ce livre, longtemps introuvable, a été réédité récemment par une minuscule maison de province, Pyrémonde, initiative que doivent saluer tous les amateurs du genre. Le lecteur passera, avec une certaine indulgence, les quelques fautes de frappe qui parsèment le livre pour – enfin – apprécier le roman perdu.

Eric Henriet l’explique, toute uchronie part d’un « point de divergence » : un fait se déroule autrement, pour un détail insignifiant le plus souvent, et toute l’histoire en est bouleversée. Ici, Napoléon, devant Moscou en flammes en 1812, décide de ne pas s’y arrêter. Tosltoï dira plus tard « qu’en entrant à Moscou, Napoléon perdit son armée ». Et ce changement historique entraîne des répercussions infinies : le tsar et Bernadotte, roi de Suède, sont vaincus devant Saint-Petersbourg, la Russie capitule. Puis Napoléon va écraser la rébellion espagnole et les armées de libération anglaises stationnées dans la péninsule ibérique. Sans adversaire à l’est, sans guérilla au sud, l’empereur peut tourner sa puissance vers l’Angleterre qu’il envahit et annexe. Quelques années suffisent alors pour assujettir les ottomans, briser l’Islam, conquérir les Indes, vaincre une dernière fois la Russie et finalement obtenir la soumission du monde. L’ouvrage se termine par l’accession de Bonaparte à la monarchie universelle.

Un lecteur inattentif pourrait voir dans ce livre de 1841 l’apologie nostalgique d’un patriote bonapartiste déçu. Quel regret de voir ce héros tragique perdu sur son rocher : il apparaît logique de lui inventer une autre destinée, plus glorieuse, plus digne de son épopée. Sauf que le propos de Geoffroy-Château est beaucoup plus subtil. Sous le prétexte de décrire une conquête qui n’a pas eu lieu, il dresse un réquisitoire inattendu, tableau prophétique des tyrannies à venir. Borges, dans le Quichotte de Pierre Ménard, montre comment un texte  identique peut-être lu  et compris de manière complètement différente par deux lecteurs, s’ils appartiennent à des époques ou à des aires géographiques éloignées. Le Quichotte de Ménard est au mot près le même que celui de Cervantès, et pourtant sa lecture au XXe siècle, son sens même, sont radicalement différents. Ici, le lecteur du XXIe siècle ne peut ignorer certains passages troublants : Napoléon fait creuser Suez et Panama comme Staline fera creuser un siècle plus tard le Belomorkanal par les esclaves du goulag ; les arts se conforment aux canons impériaux et s’épuisent comme la littérature allemande s’abîmera bientôt dans les flammes allumées par le Dr Goebbels ; la liberté s’éteint et déjà son souvenir s’estompe. Ce texte, sous des dehors bonapartistes, est une charge contre la tyrannie. Geoffroy-Château, s’il s’avance parfois dans des directions prêtant à sourire (la mer intérieur australienne), se révèle la plupart du temps visionnaire (en vrac : guerre de sécession américaine, téléphone, machines à écrire, électricité, médecine, …).

Ce Napoléon Apocryphe, au style un peu compassé et désuet, a gardé sa force et son astuce. Si les dialogues et descriptions sont assez mal maîtrisées, surtout au début, les maximes et aphorismes ont gardé leur finesse. Et la  construction du récit tient encore, cent-cinquante ans plus tard. Le jeu traditionnel de l’uchronie – le clin d’œil – est ici porté à son sommet : Walter Scott écrit un Richelieu plutôt qu’un Ivanhoé – l’histoire de France plutôt que celle d’Angleterre -, Goethe écrit Jupiter plutôt que Faust – le pouvoir suprême et divin plutôt que l’ambition démesurée et la chute -, Chateaubriand, antibonapartiste et ministre du roi dans notre histoire, finit bonapartiste et, là encore, ministre,… Le meilleur clin d’oeil de Geoffroy-Château, c’est ce Napoléon livide qui fait sauter Sainte-Hélène au retour de la conquête de l’Asie, laissant le lecteur imaginer une connexion « dickienne » entre le monde de ce monarque universel et le nôtre : dans Le maître du Haut-Château, autre célèbre uchronie, PK.Dick laissait imaginer la possibilité d’un lien entre le monde alternatif et le monde réel. Sans le savoir, Geoffroy-Château avait ouvert une voie féconde de la littérature de genre.

Le livre, bien plus actuel et lisible qu’une majeure partie de la production de l’époque, se parcourt d’une traite. La prescience de cet auteur oublié impressionnera le lecteur contemporain. Napoléon Bonaparte annonçait les tyrannies futures. Il suffisait de dérouler les conséquences logiques mais avortées de ses actes pour le voir. Le père fondateur de l’uchronie n’était pas seulement l’auteur d’une chimère, d’un fantasme d’histoire alternative. Il s’avère surtout être l’auteur d’un des livres les plus intrigants du siècle. Cette fausse Anabase raconte la mort de la liberté et se profile derrière elle les ombres de toutes les tyrannies à venir. Il faut remercier Pyrémonde de l’avoir rendue de nouveau accessible.

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