Improbations II : une boussole sournoise

Library


A la fin du XVIe siècle, alors que l’imprimerie fêtait son premier siècle d’existence, quelques lettrés se demandèrent comment séparer le bon grain de l’ivraie, les livres immortels des autres. Un petit jeu, aujourd’hui cliché, apparut sous une interrogation depuis maintes fois répétée : « quel livre emporteriez-vous sur une île déserte ? ». La réponse permettait à son destinataire de savoir comment gommer les inévitables scories de décennies – et plus tard de siècles – d’édition. Quels livres sélectionner ? quels romans garder ? quelles pièces préserver du reste ? Le nombre sans cesse grandissant des classiques, la multitude exponentielle des livres exige la sélection, inhérente à la constitution d’une bibliothèque – qu’elle soit personnelle ou institutionnelle. La plupart des livres sont dispensables : leur présence ou leur absence dans la vie du lecteur compte peu. Henry Miller affirmait qu’il avait « trop lu ». Que la masse ne servait à rien et qu’une minuscule bibliothèque composée d’ouvrages indispensables pesait plus que des étagères de livres tapissant tous les murs d’un logis.

De nos jours, la question peut toujours être posée, à profit, et elle donnera sans doute autant de résultats différents qu’il n’y a de lecteurs. Cependant, pour orienter le béotien, quelques maisons d’édition anglo-saxonnes ont investi le domaine et proposent leur « liste des livres qu’il faut avoir lu dans sa vie », comme l’ambitieux 1001 Livres (traduit et publié en français par Flammarion). La sélection que propose ce livre est résolument présentiste : les quatre cinquièmes des ouvrages proposés sont postérieurs à 1900, la moitié à 1950. Ces 1001 livres, qui, envisagés de manière exhaustive, suffiraient à toute une vie de lecture – voire plusieurs pour la plupart de nos contemporains -, sont récents. Ils considèrent presque tous les enjeux du quotidien, du contemporain. Leur résistance au temps n’est pas éprouvée :  faut-il vraiment, nécessairement, absolument avoir lu Jonathan Franzen ou Tom Wolfe ? Les ouvrages des deux auteurs, tout à fait estimables par ailleurs, sont-ils assurés d’un avenir de classique? Ou ne sont-ce pas plutôt deux photographies de la société américaine à des instants précis, qui auront demain valeur de témoignage historique plus que de réussite littéraire?

Le souci d’une entreprise comme 1001 Livres n’est pas qu’elle se donne pour but de proposer à l’impétrant un parcours littéraire. Elle peut donner des idées, révéler des noms, attirer des lecteurs. Mais elle relève d’une logique complètement différente du « livre et de l’île déserte ». Elle propose une masse de livres parce que ceux-ci ont besoin d’être plus d’un millier pour être notables. Elle ajoute et surajoute les noms et les titres de livres de qualité, mais dont le lecteur sait en les refermant, s’il les a ouverts, qu’il n’y reviendra jamais. Le propre de la sélection n’est pas de prendre une brassée de livres à moitié au hasard, à moitié par notoriété pour composer un name-dropping incohérent. Il est au contraire de choisir soigneusement une poignée d’ouvrages dont la lecture et la relecture enrichiront le monde des destinataires.

L’acte du conseil ne peut revenir qu’à un ami, un proche, un familier. Conseiller Borges au hasard, ou conseiller Borges à quelqu’un de précis, ne relève pas de la même sphère. Un peu comme le Quichotte de Pierre Ménard, exactement identique à celui de Cervantes, et pourtant intégralement différent.

Les 1001 livres n’ont de sens que s’ils sont pris tous ensemble, s’ils font masse et donnent l’illusion d’ouvrir une porte vers la culture et le monde. L’île déserte, elle, exige la restriction, l’ouvrage à la fois dense et vaste, l’illumination renouvelée et la profondeur infinie. Les 1001 livres appellent à la consommation et au papillonage ; le livre de l’île déserte requiert l’attention et la profondeur. Les best of ne répercutent que l’écume, la photographie à l’instant T de courbes de popularité. J.K.Rowling et Paulo Coelho égaux de l’Eneide et de Wuthering Heights. Le rêve d’une société démocratique, toute horizontale, dans laquelle l’exigence collective exige le mélange des genres, instaure l’équivalence des succès, exhorte la superficialité des goûts de la masse.

1001 livres s’adresse à tous, et donc ne s’adresse à personne, il croit dévoiler le nécessaire et l’écarter du contingent, de l’oubliable, mais n’accumule que les incohérences, les effets de mode du présent continu : il ne suffit pas de dire « ah oui Untel, grand écrivain, il faut le mettre, il a eu le Pulitzer 88 » pour conseiller. Il s’agit de savoir ce qui se joue dans l’acte de lecture : le lecteur ne coche pas une case dans une liste de « livres à lire », il va, dans un dialogue inégal, affronter une relation au monde qui n’est pas sienne et, en tournant les pages, se délier de l’actuel pour atteindre des profondeurs insoupçonnées. Cela ressemble au premier abord au « défi Nobel » que je me suis fixé, sans y attacher d’ailleurs une grande importance, puisque je le qualifie, sans rougir d’ailleurs, d’idiotie autodidacte.

Seulement, là où 1001 Livres est pernicieux, c’est qu’au motif de proposer une somme d’oeuvres a priori égales entre elles, il oriente le lecteur dans une démarche orientée par le présent. Lire tous les nobels, année par année, c’est aussi parfois affronter un auteur, internationalement récompensé et aussitôt oublié ou dépassé. Dans le palmarès des nobels, les intemporels Faulkner et Camus cotoient Pearl Buck et Dario Fo. La liste en elle-même est un témoignage historique de l’évolution des goûts littéraires académiques. Un bon quart des auteurs sont oubliés, et n’en sont que plus intéressants : quelles raisons à cette disparition? quelles perspectives de résurrection? quel écho de la société d’alors renvoie leur succés d’antan?

Ici, la liste est composée en fonction de deux critères sous-jacents, qui relèvent d’une vision whig de l’histoire : le présent compte plus que le passé ; le progrès existe, la majorité des ouvrages retracent le sort de minorités oppressées (femmes, noirs, ouvriers) qui ont depuis vaincu le phallocrate blanc. Il n’est pas difficile de constater que la sélection n’est pas littéraire mais politique. Et c’est bien le reproche principal à lui faire. Au motif de donner à la plèbe semi-cultivée –  j’en fais partie, nul dédain là-dedans – des conseils, elle l’oriente politiquement et socialement. Zola est par exemple représenté au-delà de toute logique littéraire. Il condense quasiment à lui seul le XIXe siècle français. Quel besoin donc de proposer six romans de Zola ? Sinon parce que l’homme de Médan représente l’idéal littéraire des compositeurs de ce catalogue : un passé infâme et criminel qu’un présent apaisé, tolérant et ouvert permet heureusement de dépasser. Les classiques ici s’écrivent au présent.

Dans un siècle ou dans deux, Zola aura peut-être survécu. Mais une bonne moitié des conseils de cet opus dispensable ne représenteront plus qu’un témoignage sociologique d’une forme très anglo-saxonne de l’esprit du temps.

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2 réflexions sur “Improbations II : une boussole sournoise

  1. Les femmes, une minorité ? ….

    Effectivement, on ne conseille pas un livre à tout le monde, mais bien à une personne en particulier.

    Quant à moi, si je devais emmener un livre sur une île déserte, ce serait « La princesse Élastique », un petit roman pour enfant, tendre et romantique, qui me rappelle le plaisir que j’ai eu à pouvoir lire mes premiers livres seule. Heu…. celui-ci, et aussi tout un tas d’autres ! Il faut vraiment en choisir un seul ? Vu le petit nombre de livres que j’ai lus dans ma vie, et ma difficulté à n’en choisir qu’un, j’imagine que ce serait un calvaire pour toi de trouver le seul et l’unique 😉

  2. Oh, j’avais lu un article sur le sujet : le type disait qu’il prendrait La Comédie Humaine de Balzac sur une île des déserte. Sept ou huit tomes de Pléiade, 60-70 romans, il faut forcer un peu le concept du « livre sur une île déserte » pour y faire entrer Balzac, mais j’aime bien l’idée!

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