Un faux Eden, de verre et d’acier : Nous autres, d’Evgueni Zamiatine

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Nous autres, Evgueny Zamiatine, 1921

Il faut encadrer le bonheur : un bolchevik de la première heure, compagnon de Lénine annonce, dans une dystopie matérialiste le combat futur de l’Etat Unique contre l’âme humaine.

Bien avant Orwell, un écrivain russe déroula les conséquences logiques des évènements qui bouleversèrent la Russie et le monde en 1917. Evgueny Zamiatine osa, dans la première grande dystopie du siècle, imaginer les suites que pourrait avoir le triomphe du communisme, ou même, le terme est anachronique, du totalitarisme. Ecrit en 1921 par un bolchevik déçu, Nous autres expose avec froideur non les méthodes contingentes des dirigeants du jour – Lénine et Trotsky principalement – mais les prolongements nécessaires de l’application de leurs principes à la réalité. Il ne s’attaque pas à l’action de l’avant-veille, il dévoile celle du surlendemain. Le moment où la société industrialisée, mécanisée à l’extrême, perdra le contact avec l’animalité reptilienne de l’homme, l’instant où basculera l’avenir imprévisible d’une humanité libre dans un présent continu, rationnel et organisé. Quand il s’agira d’abattre les dernières entraves, d’ôter les dernières chaînes qui relient encore l’homme à la nature. Triomphe de la raison. Victoire éternelle des orthodoxes sur les hérétiques. Dernière révolution. Les exigences organisatrices et rationalisantes de l’humanité repousseront dans les ténèbres antiques la vie chaotique, libérée et organique.

L’homme se soustrait à ses entraves animales pour mieux s’attacher à la machine, à la raison, à ce qu’il construit. L’âme meurt chez Zamiatine, et sans vie intérieure, l’homme perd toute humanité. Paradoxalement, ce détachement lui ouvre de nouveau les portes du Jardin d’Eden, un Eden glaçant, métallique et robotisé, prison éternelle dans laquelle il s’est enfermé tout seul.

Zamiatine approche des hauteurs vertigineuses sans en donner l’impression : le style a un goût indéfinissable, une sorte de lyrisme technique et robotique, tout en maîtrise et en matière. Le verre et l’acier illuminent le roman, ici tout est transparent, tout resplendit dans une forme de pureté matérielle d’où la vie est évacuée. Ce monde n’est pas pour l’homme, il est pour le robot. Et les perspectives qu’il offre sont effrayantes. Le bonheur humain, réel, ne peut jamais être rapproché des croyances collectives du siècle. Le communisme, le progressisme comme toute autre ambition d’apporter le bonheur ne peuvent déboucher que sur un Eden d’êtres stupides, abêtis, au souffle court, refermés sur leur technique et inapte à la vie. Des anges castrés, mécanisés, dont le bonheur s’apparente à une forme de mort. Leur inconscience est celle des dieux : l’homme qui enfin supplante le divin pour se rendre compte, à l’instant final, qu’il a perdu le seul univers qui comptât vraiment, celui qu’il portait en lui.

Dans une société future dans laquelle les hommes ne sont plus que des numéros, l’Etat Unique essaie d’assurer le bonheur. Joie encadrée, puisque tous travaillent pour une civilisation mécanisée dans laquelle tous les aspects naturels ont été gommés, repoussés et écrasés. Si 1984, auquel le lecteur ne peut manquer de penser à la lecture de Nous autres, se déroulait dans un univers social étouffant, opaque, miroir des expériences totalitaires déjà advenues dans le siècle, le roman de Zamiatine, lui, expose une civilisation transparente, où l’artificalité et le matérialisme prennent le pas sur la vie humaine. Au gouvernement fourbe et grisâtre de Big brother, qui dissimulait ses échecs par la falsification continue de l’histoire et par l’oppression, Zamiatine a préféré un Etat progressiste, industriel, évolué, auquel l’adhésion n’entraîne pas de questionnements. La collectivité de Zamiatine vit par l’exposition permanente et transparente d’elle-même, là où celle d’Orwell frustre, contrôle, opacifie, modèle.

La comparaison est riche de sens, Zamiatine, qui écrit dans les années 20, tente de deviner quelles implications sociales et politiques pourra avoir, à long terme, le règne d’une société industrielle, dont le dirigeant unique est appelé le « Bienfaiteur ». L’individu n’a de sens ici que dans son appartenance robotisée au coprs social. Chez Orwell, les prolétaires, et le héros, transpirent encore une vie animale, charnelle et physique. Chez Zamiatine, l’homme devenu pur esprit, l’animalité est rejetée, au-delà du « Mur Vert », système étanche qui empêche la nature d’interagir avec la construction humaine. C’est l’oeuvre d’un ingénieur, d’un mathématicien, qui réorganise la société pour atteindre l’harmonie – il faut organiser le bonheur dira le Bienfaiteur au héros D-503. Dans 1984, l’objectif n’est pas si noble, la classe dirigeante cherche surtout, par tous les moyens, à préserver son pouvoir, quitte à s’inventer des ennemis ou une guerre : l’objectif est d’empêcher à jamais tout renversement. Peut-être faut-il cesser là les analogies, si Orwell a lu Zamiatine, il ne l’a pas plagié, deux logiques différentes déroulent leurs effets, et ces dystopies se complètent plus qu’elles ne se répondent.

Dans l’Etat Unique, qui n’a ni cadre temporel, ni structuration géographique bien définie, le système politique « totalitaire » a triomphé. Un Bienfaiteur, immanquablement réélu à l’unanimité, dirige une structure dont l’organisation n’apparaît jamais clairement. Zamiatine s’attache à la vie quotidienne : promenades règlementaires, immeubles de verre, vie sexuelle organisée. Le héros, D-503, est le constructeur d’un vaisseau spatial qui devra permettre à l’homme de s’arracher de la planète, il raconte, dans des petites notes quotidiennes, son existence. L’irruption de son individualité, et l’altération progressive de son rapport à la collectivité, marquent le déroulement du roman. D-503 est malade, victime d’une épidémie contre laquelle l’Etat Unique livre un combat médical acharné, l’âme. Et pire, il imagine, rêve, se projette, se met à refuser l’adhésion transparente à la société collective. La tragédie se dessine.

Une femme le demande, par le biais des « billets roses » qui organisent la vie sexuelle des individus. Leur histoire d’amour perturbe encore plus l’ordre des choses et peu à peu appert l’éventualité d’une résistance des hommes. Au-delà du Mur Vert, des individus libres existent encore. Zamiatine retrace la grande opération terroriste qu’ils ont envisagée et son échec final : l’Etat Unique a trouvé comment supprimer l’imagination, dans une forme de lobotomie qui laisse intacte les facultés utiles à l’Etat. D-503, guéri de son mal, pourra reprendre son activité sans plus jamais rêver, imaginer ou espérer.

Lorsque Zamiatine communiqua son roman à la direction du parti bolchevik, Lénine et Trostky s’insurgèrent et en interdirent la publication. Les méthodes politiques bolcheviks n’étaient pas en cause, les dirigeants non plus. Ce qui se jouait là dépassait amplement ces aléas quotidiens : une destruction de la prétention philosophico-historique du communisme, une peinture sans fard de ce qui adviendrait. Zamiatine devint un paria. Sa société industrielle est inhumaine. Non dans les méthodes, mais dans les principes. Et l’âme, qui seule fait l’homme, ne peut y survivre : il faut refuser le bonheur pour sauver la richesse de la vie humaine. Seul un russe pouvait écrire cela.

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7 réflexions sur “Un faux Eden, de verre et d’acier : Nous autres, d’Evgueni Zamiatine

  1. Il est dans ma liste depuis quelque temps (conseil inspiré par Finkelkraut, je plaisante pas!)

    Je me demandais juste si la comparaison à faire ne serait pas autant, voire plus, avec Huxley qu’avec Orwell. Apparemment, le totalitarisme décrit par Zamiatine aseptise le sentiment « animal », tandis que celui d’Huxley l’exploite. Alors que celui d’Orwell se contente de le contrôler, et par conséquent le questionne moins que les précédents.

    L’ennui avec Le meilleur des mondes, c’est la pauvreté de style. Alors qu’Orwell était une vraie plume (peut-être moins dans ses romans que dans ses chroniques d’ailleurs) et d’après ce que tu dis, Zamiatine également. Mais sur l’univers anticipé, il est peut-être plus juste que les autres.

  2. J’y ai pensé pendant que je rédigeais, mais le propos de Zamiatine est plus subtil. Le pouvoir surveille et punit de manière atroce ceux qui dévient (les liquéfiant en place publique). Même s’il procède d’une autre philosophie, plus idéaliste, que le pouvoir Orwellien, le pouvoir chez Zamiatine cherche à détruire la part humaine, donc naturelle, de l’Homme. Je pense qu’une analyse croisée des trois, Huxley, Orwell et Zamiatine serait très riche.

    Concernant le style, je le trouve particulièrement adapté. Un esquimau a plusieurs mots pour qualifier la neige. Un habitant du futur zamiatinien doit avoir plusieurs mots pour qualifier le verre ou l’acier. Connaissant un peu les capacités de créations sémantiques de la langue russe, je suppose même la traduction française bien inférieure à la version russe. Mais je ne peux vérifier.

    En tout cas, je lui trouve une identité de langue, une ligne claire, scientifique, sans fioritures mais sans platitudes (à l’inverse d’Homo Faber de Frisch que je venais de lire, et ce n’est pas une critique, la platitude de la langue et son implosion devant le réel étant la force du roman de Frisch). Je trouve qu’il y a une poésie technique qui le situe bien dans la veine des écrivains bolcheviks de la première époque. Là où il est très fort, c’est qu’il parvient à articuler cela avec une critique très forte des conséquences logiques de l’évolution d’une société industrielle. Sans jamais avoir l’air de transformer ses descriptions en affirmation contre-révolutionnaires, il sape brillamment les fondements du léninisme.

  3. Un Maïakosvki en fin de vie qui soufflerait le froid au lieu du chaud en quelque sorte?

    Bon on va dire que « Nous autres » a gravi quelques échelons dans ma liste virtuelle.

  4. Bonjour.
    Je me permets de suggérer la lecture de ‘Totalement inhumaine’ de Jean-Michel Truong : il y (dé)montre les cheminement de l’intelligence et comment celle-ci va surpasser son substrat actuel : l’humain.
    Après l’humain, quoi ? La Machine ? Le Réseau ? En tout cas, ce sera inhumain.
    Cet essai étonnant me parait dans le droit-fil de Zamiatine. Aussi je le recommande.
    Voilà.

    Bonnes lectures, merci pour vos fiches de lecture qui vont me redonner le goût de bouquiner !

    Michel

  5. Pingback: Un rire amer : Au diable vauvert, d’Evgueni Zamiatine | Brumes, blog d'un lecteur

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