Choix fatidiques, d’Ian Kershaw et l’histoire déterminée

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Mémorial Franklin D.Roosevelt, Washington DC

Choix fatidiques 1940-41, Ian Kershaw, 2009

L’archéologie des décisions qui transformèrent le monde au mitan du siècle : une approche déterministe de l’histoire.

Spécialiste de la seconde guerre mondiale, même si sa formation initiale de médiéviste est assez éloignée de ses recherches ultérieures, Kershaw a bâti sa renommée internationale grâce à une monumentale biographie d’Adolf Hitler. Pour tout ce qui concerne le nazisme, qui a suscité à travers le monde des milliers de travaux de recherche, Kershaw est probablement le meilleur historien en activité. Aux récits qui font des hommes le coeur de l’évolution historique, Kershaw a toujours préféré les analyses de structures, de centres de décision, de processus, dans lesquels il voit le moteur réel des évènements. La compréhension du IIIe Reich, de son action militaire et politique, passe d’abord  par l’interaction entre les différentes structures de pouvoir, entre les processus bureaucratiques et les prises de décision, pas toujours bien informées, des dirigeants. Le récit du dernier conflit mondial, qui a vu l’avancée puis l’effondrement des trois puissances révisionnistes des équilibres internationaux – Allemagne, Italie, Japon -, fait figure de somme ultime pour un historien de l’envergure de Kershaw.

Cependant, aux vastes synthèses militaires, Kershaw préfère la narration interne à la boîte noire de l’Etat et du gouvernement. Il va au plus près des protagonistes pour essayer de déterminer ce qui les a poussés à prendre les décisions qui ont fondamentalement transformé le conflit. Son choix de balises chronologiques, d’abord étonnant, se justifie tout à fait : 10 mai 1940 – 7 décembre 1941. De la terrible offensive allemande à l’ouest à l’attaque surprise de Pearl Harbor. Ensuite, c’est paradoxal, mais tout est joué : les alliances ne sont plus égales, la guerre sera difficile, voire impossible à gagner pour l’Axe. La masse humaine et l’avantage géographique soviétique, la marine et l’empire britannique, l’industrie et les réserves américaines, tout cela est bien supérieur aux potentiels, même mieux coordonnés, de l’Allemagne, du Japon et de l’Italie. Kershaw arrache du récit historique dix moments fondamentaux, dix choix fatidiques qui orientèrent le conflit.

De la décision britannique de ne pas demander la paix après la capitulation française à l’organisation du génocide juif par les nazis, ces dix moments représentent chacun des instants où, selon l’alléchante quatrième de couverture, tout aurait pu se passer autrement. Le lecteur distrait, qui ne connaît pas forcément Kershaw, s’attendra peut-être même à ce que les anglo-saxons appellent la counterfactual history, approche uchronique de l’histoire qui tente de dérouler les conséquences historiques d’un évènement se passant différemment. En réalité, Kershaw ne cherche absolument pas à prouver que l’histoire eût pu être différente. Non, il démontre que ces « choix fatidiques » ne sont pas des choix. Qu’en réalité, à chacun de ces « tournants », la structuration politique, le cours des évènements, les bases psychologiques d’appréhension du monde, la dynamique économique, le moral des populations, ont obligé les gouvernants à prendre une décision. Et que celle-ci, fortement orientée, cadrée, voire même contrainte, ne pouvait pas être un choix.

En l’état des orientations philosophiques et politiques de Hitler, du réarmement soviétique, de l’impossibilité de faire venir l’Angleterre à la table des négociations, l’Allemagne devait déclarer la guerre à l’URSS. En l’état de l’armée soviétique, des croyances et de la psychologie de Staline,  de ses espoirs de mener à bien le réarmement pour 1942, de sa position dominante incontestable dans le système, sa décision étrange de ne pas écouter ceux qui l’avertissaient des ambitions hitlériennes a un sens. Celui de l’Histoire. De même Roosevelt, qui ne pouvait jouer sa crédibilité politique en essayant de convaincre le Congrès de déclarer la guerre, devait attendre, d’un côté ou de l’autre, la provocation qui permettrait l’engagement plein et entier des États-Unis aux côtés des britanniques et, en cascade, des soviétiques. Que ce soit le génocide, la décision des japonais de s’allier aux allemands puis d’attaquer les américains, tout ici est contraint. L’absurdité apparente de certaines décisions historiques s’éclaire : pourquoi l’Allemagne déclare-t-elle la guerre aux USA le lendemain de Pearl Harbor alors même que les japonais n’aident pas les allemands contre l’URSS? Pourquoi les italiens s’embarquent-ils dans la désastreuse invasion de la Grèce alors que la route de Suez, cruciale pour l’effort britannique, est peut-être ouverte? Les explications de Kershaw sont convaincantes.

Les seuls peut-être qui ont eu un vrai choix à effectuer sont les anglais. Quand le cabinet de guerre, avec Churchill, nouveau Premier ministre et pas encore très légitime à ce poste, débat de l’opportunité d’une demande des conditions allemandes, le choix est ouvert. Et c’est par un dialogue entre les cinq principaux hommes politiques de l’époque – le war cabinet – que la tendance plutôt pacifiste (Lord Halifax) perd la partie face à la tendance, sinon belliciste, du moins résistante (Churchill, Chamberlain, Attlee, Greenwood). Le gouvernement aurait pu basculer. Mais il demeura dans la guerre, obligeant, par des efforts diplomatiques permanents, les américains à le soutenir économiquement. En ne cédant pas, les anglais conduisirent l’Allemagne nazie à se tourner contre les soviétiques, cherchant là le moyen, par une victoire facile, d’obliger les britanniques à entendre raison. L’Italie et le Japon auraient pu rester à l’écart de cette guerre, mais les ambitions frustrées de Mussolini d’une part, la mainmise bornée des officiers nationalistes sur le gouvernement nippon d’autre part, les entraînèrent eux aussi dans la tragédie.

Kershaw retrace dix moments clés, s’apesantit longuement sur les origines de ces décisions et, au final, démontre leur logique : elles n’étaient pas absurdes, mais la conséquence de la conjonction du système politique, des croyances des dirigeants, des possibilités économiques, et de calculs stratégiques plus ou moins bien pensés. Ce livre de qualité, peut-être trop long, pose quand même problème. Pourquoi donc l’avoir intitulé Choix fatidiques, alors que ce ne furent justement pas des choix, mais des décisions logiques et déterminées ? Les autres éventualités du jeu contre-factuel ne sont citées que pour être repoussées rapidement, avec une pointe de dédain. C’est une position d’historien qui se tient intellectuellement, mais qui semble légèrement trop téléologique pour convaincre entièrement, malgré les dénégations de Kershaw. Autre reproche, le spécialiste du nazisme est également fin connaisseur de l’histoire britannique, mais ses sources paraissent plus restreintes, et peut-être même incomplètes en ce qui concerne le Japon et l’URSS.

La nécessité politique et diplomatique chez Kershaw domine l’ensemble : cette forme de « tout est joué dès le départ »  jetée à la face du lecteur durant 800 pages n’est-elle pas justement l’écueil que cherchait à éviter l’historien dans son introduction? L’histoire déterminée de Kershaw emporte une adhésion mesurée : vaste synthèse sans apports fondamentaux, elle n’ose pas opter franchement pour l’approche déterministe qui la traverse et, de ce fait, oscille entre nécessités logiques et fausses alternatives.

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4 réflexions sur “Choix fatidiques, d’Ian Kershaw et l’histoire déterminée

  1. Il faut voir aussi le rôle qu’a joué l’éditeur dans le choix du titre…ou du traducteur.
    Sinon, je ne sais pas si tu as lu « ils étaient 7 hommes en
    guerre » de Marc Ferro…la comparaison pourrait être intéressante.

    N’empêche, en histoire, on retombe souvent sur le débat du « moment décisif » ou du « personnage exceptionnel ».

  2. C’est le même titre en anglais. Je le trouve assez malvenu, au vu du contenu.
    Non, je n’ai pas lu le Ferro, le titre « 7 hommes en guerre » m’a profondément déplu : des millions d’hommes étaient en armes et je trouvais ça réducteur.

    • En fait, le titre s’explique assez facilement…personnellement, je n’ai pas été choqué. Le livre s’attache à suivre 7 « dirigeants » durant la seconde guerre mondiale, en remettant en perspective leurs décisions.
      Alors effectivement, ils étaient des millions à faire la guerre, mais si on part sur cette base je trouve le titre et le choix des « évènements » de Ian Kershaw tout aussi réducteur…

      • Le titre est réducteur, mais l’analyse de la prise de décision plutôt bien faite. Le choix des évènements… bah, il a pris dix « non-choix » justement. Il aurait tout aussi bien pu prendre la décision française de capituler, l’invasion de la Pologne ou même l’annexion des Sudètes.

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