Interlude stockholmois

nob

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Un défi personnel qui tient de l’idiotie autodidacte.

Dans La nausée de Sartre, Roquentin, le personnage principal, se lie d’amitié à la bibliothèque avec un autodidacte, dont la méthode de lecture consiste à prendre les livres en ordre alphabétique. Figure moquée par le normalien, il a  pourtant, à rebours de nombre de ses contemporains – et des nôtres – la naïveté et la curiosité suffisantes pour tenter d’appréhender le monde, pour se jeter dans les livres et y chercher un hypothétique chemin. Ce qui lui manque, c’est une méthode. Et soit dit en passant, le bourgeois diplômé a beau jeu de se moquer du lecteur de province : à l’un,  talentueux, stimulé et bien entouré, tout était possible, dès le départ ; à l’autre ne s’ouvre qu’une voie étroite et compliquée, celle d’essayer d’embrasser l’univers sans clés, sans ligne directrice. La fin abjecte de ce personnage semble condamner d’ailleurs toute tentative non consacrée d’acquérir ce qui n’a pas été servi durant la jeunesse, l’aptitude à maîtriser les codes culturels, littéraires et philosophiques.

Dans un autre genre d’idiotie autodidacte, j’ai – oui c’est un article en « je » – eu un jour l’idée d’utiliser un moyen guère moins farfelu que l’ordre alphabétique pour me cultiver : écumer la liste des prix Nobel de littérature. Le prix de l’Académie de Stockholm, qui consacre selon les vœux de Nobel, des œuvres « faisant preuve d’un puissant idéal », a suscité au cours de son histoire quelques controverses, entre auteurs ignorés, récompenses abusives et polémiques interminables. Comme tout système de récompense, il contient par principe une part non négligeable d’arbitraire. La liste des oubliés est longue : Tolstoï, Proust, Conrad, Ibsen, Strindberg, Broch, Woolf, Fitzgerald, Döblin, Dos Passos, Borges, Pérec, Nabokov, etc… Comme l’œuvre des auteurs proposés doit de surcroît avoir été traduite en suédois – pour que les jurés puissent la lire sans avoir à maîtriser toutes les langues – le champ des possibles se restreint d’autant plus. La liste des lauréats, plutôt prestigieuse, contient néanmoins des surprises, quelques « trous d’air », et peut-être même un usurpateur (le soviétique Chokolov, que Soljénitsyne accusait d’avoir volé à Krioukov son chef d’oeuvre Le Don paisible). De toute évidence, l’Académie a couronné certaines oeuvres, fort réputées en leur temps, qui ont depuis sombré depuis dans l’oubli – et n’en ressortiront peut-être jamais. Des récompenses plus politiques que littéraires ont parfois été décernées : le palmarès penche d’ailleurs  nettement à gauche. Cependant, a contrario des grands prix qui couronnent souvent le livre de l’année, que celle-ci soit un millésime médiocre ou non, le Nobel consacre une œuvre. L’auteur doit avoir produit plus qu’un génial opus pour l’obtenir, ce qui présume, en principe, d’une meilleure qualité littéraire moyenne des lauréats que pour le Pulitzer et le Goncourt. Et même si les critères de sélection sont un peu compliqués, il arrive que l’Académie jette par son prix une lumière vive sur des œuvres difficiles d’accès ou sans notoriété internationale conséquente – les écrits de la poétesse polonaise  Szymborska en 1996 par exemple.

Pour en revenir au sujet, je me suis donc fixé l’objectif de lire au moins un ouvrage de chacun des lauréats du prix. Le défi m’amuse, même s’il tient plus de l’imbécile suivi d’un palmarès que d’une exploration raisonnée et construite. Je vous rassure, je ne les lis pas dans l’ordre… ni alphabétique, ni chronologique. Et ça ne m’empêche pas de porter mon regard sur des non-lauréats. De cette excursion d’autodidacte, j’ai tiré pour l’instant de profondes satisfactions (Lägerkvist et O’Neill que je n’aurais jamais lu sans le coup de projecteur des suédois), et assez peu de déceptions. J’ai vu sur d’autres blogs des défis aussi bêtes, comme celui de lire le roman d’un écrivain dont le nom commence par la lettre A, puis celui d’un romancier dont le patronyme débute par la lettre B, puis C, et ainsi de suite jusque Z. Je ne fais pas de mon « défi » Nobel l’apha et l’oméga de mes lectures, mais je m’amuse à cocher certains écrivains quand j’ai l’occasion de lire une de leurs productions. Un peu comme le projet fou, qui restera probablement inachevé, du chanteur Sufjan Stevens de composer un album par état américain – je conseille d’ailleurs vivement Illinoise et Michigan, les premiers et pour le moment uniques opus de ce pari.

Je ne sais si un jour je viendrai à bout des Nobel. Non que lire une centaine de livres me fasse peur – en m’y mettant à plein temps, je l’achèverais en un an et demi, voire moins. Mais surtout, certains d’entre eux s’avèrent très difficiles à trouver. Le tropisme scandinave des académiciens de Stockholm rend déjà une partie des lauréats inaccessible au lecteur français : non traduits depuis des décennies, non édités depuis des années. Une poignée d’auteurs du début du XXe s’avèrent également pénibles à dénicher. Pour compléter cette notule oiseuse, je vais me livrer à un petit name-dropping des introuvables et oubliés. Peut-être est-il possible de se procurer une de leurs oeuvres plus aisément que je ne le crois – je ne passe pas mes nuits à chercher, je l’admets.

En l’état de mes recherches, la liste des écrivains difficiles à dénicher se compose de Mommsen, Bjørnson, Carducci, Eucken, Heyse, Hauptmann, von Heidestam, Gjellerup, Pontoppidan, Spitteler, Benavente, Karlfeldt, Sillanpää, Jensen, Andric, Séféris, Agnon, Asturias, White, Johnson, Martinson, Aleixandre, Elytis, Sifert, Walcott et Oe. Soit un bon quart des Nobel. Les autres ne posent pas de problèmes particuliers, même si la traduction de leur oeuvre reste souvent incomplète. Grâce à certaines maisons d’édition, un de ces écrivains redevient de temps à autre disponible en français, comme le polonais Reymont, dont la saga Les paysans a été rééditée cette année. Le Conseil National du Livre , dans ses listes de « lacunes » est prêt à subventionner quelques unes de ces traductions, notamment celle des oeuvres de Bjørnson, rival en son temps d’Ibsen en Norvège et aujourd’hui extrêmement compliqué à trouver. Ma liste des introuvés, je le reconnais, contient des écrivains plutôt méconnus ou oubliés du grand public, mais la plupart des autres, d’André Gide à John Steinbeck en passant par Toni Morrison et Luigi Pirandello, ont su conquérir un statut de classique, dans leur pays d’origine comme en France.

Après un rapide décompte, j’ai effleuré un cinquième des œuvres récompensées du Nobel. Et vous?

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4 réflexions sur “Interlude stockholmois

    • Merci à vous.
      En relisant l’article, vieux de quatre ans, je me rends compte que j’ai bien avancé dans ce « défi »… Ma liste des « difficiles à dénicher » est en revanche à revoir, certains des auteurs cités ont été depuis réédités. J’ai d’ailleurs Le Pont sur la Drina qui m’attend non loin de moi…

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