Tragédie de la contingence : Homo Faber, de Max Frisch

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Homo Faber, Max Frisch, 1957

Un ingénieur froid et matérialiste, pour qui la vie se résume à de longues séries d’équations, est confronté à l’imprévisibilité du monde humain.

Witold Gombrowicz, dans son journal, dénonçait le règne de la masse technicienne, robotisée, issue des universités, pour qui le jaillissement artistique n’était qu’une absurde éruption du chaos primitif. Leurs ambitions confondues avec celles de l’organisation scientifique et bureaucratique pour laquelle ils travaillent, ces hommes et femmes exigent de la vie la même prévisibilité, la même rationalité que celle qui innerve leur monde professionnel ultra spécialisé. Le surgissement des contraintes standardisées, suffisamment simples pour être appliquées par le tout venant, suffisamment abstraites pour néanmoins exiger un investissement mental conséquent, irrite les connexions sociales et humaines. Il les réduit à un ensemble de calculs, de probabilité ou d’opportunité, auxquels se soustraire devient impossible. Hormis la résistance individuelle, toujours incertaine, de certains – et résister, ce n’est pas choisir une couleur de voiture ou de papier peint  -, l’accoutumance aux cadres normatifs se révèle trop puissante pour être brisée.

L’homo faber de Max Frisch est un technicien, employé par l’UNESCO, spécialisé dans les tuyaux et les adductions. Sa vie, planifiée et asséchée de tout sentiment humain véritable, est bouleversée au début du roman par un bête atterrissage en plein désert mexicain. Un ensemble de circonstances fortuites vont alors mener Herr Faber à renouer avec son passé, les émotions humaines et un monde dans lequel le tragique représentera toujours bien plus que le X d’une équation. La platitude de la prose de Frisch préfigure déjà la dénonciation de la vacuité contemporaine par le premier Houellebecq, le meilleur, celui d’Extension du domaine de la lutte. Ici la langue technique, la novlangue sans aspérité tente d’empêcher le surgissement vital qui va transformer et détruire la vie de l’ingénieur. Dans le petit cocon froid que s’est aménagé le technicien, rien de vraiment important ne peut survenir : l’existence se déroule suivant un plan dont on sent qu’il ennuie celui qui le suit. Homo Faber déteste la fiction, les histoires, les paysages, tout ce qui n’est pas maîtrisé et réalisable : il a construit le monde, et ne peut être arrêté que par les contraintes pures de la physique.

Prométhée triomphe de l’univers, ou croit le faire. Mais la civilisation des procédés et des méthodes laisse trop d’interstices à l’humanité : rien ne se passe comme prévu et l’enchaînement des rencontres explose les théories bridées du technicien. Homo Faber c’est l’aveu d’impuissance de l’homme à maintenir et à maîtriser sa propre vie. Le verre opaque dans lequel s’est enfermé Walter Faber ne peut tenir : les émotions et la vie rejaillissent, explosent le récit, le style et la langue jusqu’à la catastrophe (presque) finale. Frisch, bien avant Houellebecq, regarde le monde des endormis, des somnambules, qui machinalement effectuent chaque jour les mêmes gestes absurdes : le malaise qui sourd leur existence terne finit par surgir et briser tous les cadres. Frisch narre l’éveil inutile d’un homme, des yeux qui s’ouvrent par hasard devant l’immensité et se referment aussi tôt, aveuglés et détruits. Le somnambule qui se réveille ne peut supporter le monde qui s’ouvre à lui. Et sa mince tentative d’exister par lui-même, hors de toutes les planifications, ne peut réussir. Homo Faber, qui a bâti une civilisation, des ponts, des usines, des machines, des objets, détruit paradoxalement ce qui vit auprès de lui. Paradoxalement? Oui! Car rien de ce qui se produit ne pouvait être obtenu par l’application, la volonté et les procédures, ses armes professionnelles habituelles. Et lorsqu’il les emploie, la contingence les rend absurdes. Le plus intense bonheur prélude la chute. La femme qui éclaire sa vie se révèle, au moment de mourir, être la fille dont il ne soupçonnait pas l’existence.

Le canevas du roman devient celui d’une tragédie grecque. Aux Dieux antiques, les tragédiens du XXe siècle trouvèrent des héritiers : la psychologie, la politique, etc… Ici, le hasard, les circonstances conduisent l’existence. Les prétentions surhumaines, mais non héroïques, de l’homme maître de lui et de son univers, sont brisées par le monde. Et cela sans que jamais il ne puisse inverser le sens des évènements. A la fatalité grecque, divine et brutale, succède le chaos inorganique de millions d’interactions aux conséquences imprévisibles. La tragédie n’est pas la destination finale inévitable, elle ne survient que par hasard, par des rencontres inattendues, elle réside dans l’anodin, l’insipide. Un mauvais chemin, un dialogue de trop et la civilisation s’enraye.

Avec Frisch, le roman intègre le chaos : toutes les monotonies et les banalités n’en viendront jamais à bout. Pas de révolte ici, pas d’éructation primale, la transformation du monde passe par sa rationalisation, sa rétractation en petits tableaux, en petites cases. Fragile équilibre que le moindre souffle inenvisagé met à bas. L’Homo faber, qui dissèque et organise, et son descendant immédiat, faux opposant, révolté manqué, l’homo ludens, qui se dévoile dans les futiles préoccupations de notre temps, tous deux se désagrègent au contact du monde. Frisch, comme le premier Houellebecq, et même mieux que lui, éviscère la dialectique pleine de morgue du monde contemporain, pour replacer l’individu à sa juste place, microscopique fétu livré aux caprices du sort. Frisch rapporte l’effondrement d’une civilisation, mais chut! personne ne veut l’entendre.

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