Un voyageur trop pressé

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« L’aversion mal explicable, le désintérêt à nuance marquée d’hostilité que j’ai toujours éprouvé pour Lyon, où je n’ai jamais passé chaque fois plus de quelques heures, et où je n’ai jamais désiré m’attarder. Nulle image gracieuse, nul fantôme tendre, nul siège, nulle bataille ne vient embellir dans mon imagination cette laide dégringolade au fil des pentes bossues des maisons noires et des toits aux couleurs acides : les collines mêmes sur lesquelles est assise la ville sont disgraciées et bancales ; on dirait qu’elle est bâtie sur des terrils de mine. Cette cité si ancienne de France me semble nulle part pour l’œil avoir aménagé avec son site cette complicité profonde et vieille qui embellit si naturellement des dizaines de villes plus humbles : ni Rouen, ni Poitiers, mais plutôt Zurich, Stuttgart. La laideur rebutée, le décombre hâtif et non trié de la moraine, comme un chantier de démolitions transparaissent encore dans la bousculade montueuse de ses banlieues : un lotissement escaladant des champs d’éboulis. Ce n’est pas la porte du Midi, c’en est plutôt, par tous ses aspects, le purgatoire antécédent, accumulant au vestibule même des pays du soleil ses pluies noires, ses maisons salies, ses gares lépreuses, sa mécanique, pour une dernière station pénitentielle. De toutes les villes de France que je connais, pour mon cœur la plus parfaitement neutre, et qui ne sera jamais qu’un sommeil entre deux trains : les quais de sa gare, dans la grisaille du petit matin, entre tous les quais m’ont toujours paru des quais où se pendre »

Extrait des Lettrines de Julien Gracq, José Corti, 1967

Julien Gracq, l’un des plus grands, sinon le plus grand des stylistes français du siècle dernier, cache mal son aversion pour Lyon. Ville secrète, étrangement constituée au fil du temps, elle reste l’une des plus énigmatiques cités qui puisse se concevoir. Pour le voyageur pressé, ce qu’est Gracq ici, et ce que sont chaque année des millions de voyageurs qui ne voient de Lyon qu’une immonde autoroute traversant des raffineries ou une gare sans charme ouvrant la route vers les loisirs alpestres, Lyon n’est qu’un lieu de passage. Un point névralgique, passage obligé entre des massifs montagneux, anarchique amas de quartiers souvent sans âme. Et le voyageur qui passera ici sans s’arrêter, sans en faire une destination à part entière, n’en verra jamais que ce que Gracq a pu percevoir. Entre deux trains, la ville ne se livrera jamais. Elle ne s’ouvre pas au voyageur de passage qui n’en retiendra que des zones industrielles ou des quartiers périphériques indignes. Et s’il s’aventure dans le centre-ville, nul itinéraire consacré ne lui permettra d’abréger sa visite.

Un quartier commerçant aux immeubles haussmanniens, des quartiers délabrés ou trop modernes près des gares, une confluence dont tous les lyonnais se fichent, même si elle marque l’identité économique de la ville, une basilique monstrueuse, éléphant renversé planté là par le mauvais goût bourgeois de Lyon la catholique, des maisons hautes bordant des ruelles sans lumière, ou, à l’inverse, d’immenses boulevards construits en hâte et sans charme. Voilà ce que peut ressentir le voyageur pressé, qui attend au bout de son voyage, non une ville, mais une mer, une lumière ou une montagne. Quelle déception. Mais quand le voyageur s’installe, qu’il accepte le tempo de la ville, alors un nouvel univers s’ouvre à lui. Lyon n’est pas une ville qui force les chemins. Ceux qui ne s’y arrêteront jamais, comme Gracq, car quelques heures d’attente ne comptent pas, ne sauront jamais à côté de quel univers ils sont passés. L’homme libre de ses pas, libre de ses choix, qui laisse son humeur le diriger verra dans les hauts immeubles haussmanniens d’un soir d’été l’antithèse de Paris l’artificielle. Des immeubles bourgeois du XIXe siècle qui se cachent, s’élèvent toujours plus haut,  se constituent, dans une géographie singulière en îlots, en un immense labyrinthe. Il faut des années pour connaître Lyon.

Et lorsque les pas s’aventurent au-delà de la Saône, le plus beau quartier Renaissance français s’offre à qui veut s’en saisir. Lyon n’est pas le purgatoire du Midi, il est le prélude sublime de l’Italie. Les couleurs pastel des façades, les ruelles ombragées vers lesquelles convergent par hasard des venelles oubliées, les placettes à l’adorable fraîcheur, tout ici vous attache et vous lie. Si vous entrez dans Lyon suffisamment longtemps, c’est le danger, vous ne voudrez plus en partir : les charmes cachés, les itinéraires nouveaux, tous semblables, tous différents, vous lieront sans fin à cette cité-univers. Chacune des étapes rayonnera sur vous d’une lumière nouvelle. Le soleil, chaque soir, se couche derrière la basilique de Fourvière qu’il illumine d’une lumière divine : non, son emplacement n’est pas un hasard. Le Palais Saint-Pierre, havre de repos et d’art au coeur du centre bourgeois et bancaire vous attachera définitivement si seulement vous le laissez vous saisir. Lyon est une ville fermée, et pour la connaître, il faut être ouvert, se laisser guider par son imagination, sa curiosité. Un jour, vous découvrirez, au détour d’une rue sans âme, un panorama sublime, un apaisement du coeur qui toujours vous y fera revenir.

Gracq, visiteur pressé, eût pu découvrir autre chose que Stuttgart derrière les façades hautaines et les flots impétueux des deux cours d’eau. Il n’aurait pas fallu grand chose : une promenade matinale au bas de la Croix-Rousse et de Caluire, baignées d’une coruscante énergie ; un arrêt devant le théâtre des Cordeliers et sa place fermée qui conduit obligatoirement les échoués vers la beauté et la splendeur ; une errance au-delà du quartier Renaissance qui mène aux ruines romaines. Tout ici témoigne de l’histoire, et malgré les efforts suicidaires d’un maire pompidolien et destructeur, la ville a survécu aux terribles années 70 : reste l’infecte Perrache, l’ignoble autoroute, le massif centre des affaires de Part-Dieu. Mais ailleurs, il suffira d’ouvrir ses pas, de laisser la lumière et l’architecture guider le regard, et un attachement sans retour à la ville naîtra.

Lyon ne méritait pas l’injuste diatribe du voyageur pressé. Mais, si ses charmes restent encore cachés aux voyageurs, il nous reste, à nous, les initiés, le bonheur de profiter, au gré de nos humeurs, de Lyon, de son univers, de sa superficie si réduite et de ses tendances pourtant si diverses. Lyon ne se découvre qu’à ceux qui la méritent. Et pour la conquérir, seule la liberté, le temps, la curiosité sont nécessaires : je m’y suis arrêté par hasard un jour, et j’ai bien failli ne jamais repartir. Cavafy, dans son plus beau poème évoquait une ville de laquelle jamais le personnage ne parvenait à se dégager. Et qu’en y passant sa vie, il l’avait « gâchée sur toute la terre ». A l’inverse, c’est ma vie sur toute la terre que j’aurais gâchée si je n’avais pas senti, vu, entendu et vécu Lyon.

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3 réflexions sur “Un voyageur trop pressé

  1. Magnifique plaidoyer 😀 chargé d’un tendre attachement et de poésie

    PS : le quartier de la Part Dieu n’est pas si affreux, il y a eu beaucoup de travaux et de réaménagements. Pour ce qui est des vestiges plus ou moins heureux des années 70, n’hésite pas à transmettre tes critiques à l’architecte des bâtiments de France…

  2. A ce jugement hâtif et somme toute stéréotypé de Gracq, il faut opposer par exemple l’oeuvre de Béraud, « Ciel de Suie » ou « La Gerbe d’Or », qui peignit comme nul autre la beauté historique de Lyon. Ou bien certaines pages de Calaferte, qui y vécut son enfance, et à qui l’on doit cette maxime :
    « Etre lyonnais c’est aussi avoir en toutes choses le sentiment de la force du temps. »

    • Oh, j’avais oublié cet extrait de Gracq (et mon commentaire) ! Merci à vous pour votre mention de Béraud, que je connais fort mal (de nom, seulement).
      Un autre écrivain s’est montré assez injuste avec Lyon (mais la ville était alors noire, comme toutes les villes de l’époque, et industrieuse, comme elle seule savait l’être), c’est Rebatet dans les Deux Étendards. La plume de Rebatet, quoique moins acérée que dans les Décombres, ne rate pas les Lyonnais…
      La ville est cependant le 4e personnage du roman. Il serait possible, je pense, un peu comme les Joyciens à Dublin, de suivre les pas du jeune Michel dans Lyon et de retrouver les différents endroits parcourus, de Bellecour au Quais de Saône, de Saint-Jean à Gerland, du 6e au 7e (et passer par la mystérieuse « place antique » que je pense avoir localisée dans le 7e, non loin de l’endroit où je vivais il y a quelques années).

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