Jeu de guerre : Inglorious Basterds, de Quentin Tarantino

1503638772

Inglorious Basterds, Quentin Tarantino, 2009

Des juifs se vengent et traquent leurs bourreaux nazis pendant la seconde guerre mondiale.

La griffe Tarantino, quoi que le spectateur en pense, rend ses films immédiatement identifiables. Le dernier en date, Inglorious Basterds, a soulevé l’enthousiasme d’une partie de la critique, qui a vu là un film ludique et bien construit. Le souci récurrent de la critique cinématographique ou littéraire – d’évidentes connexions les relient – c’est qu’elle traite en spécialiste de la qualité formelle, de la profondeur des références ou des détails de construction, bref de tout l’apparat que suppose un film ou un roman. Mais elle évoque trop rarement le fond intelligible que renvoie le cinéma au spectateur commun. Chez Tarantino, dont l’univers ultra-référencé est la marque de fabrique, le jeu s’organise toujours autour des genres et des produits marquants ou pas, qui composent l’univers cinématographique. De sa connaissance abyssale et éclectique de l’histoire du cinéma, il retire une telle somme de références que son oeuvre parle avant tout de notre rapport à cette industrie.

Ce dialogue entre les produits et les genres constitue le fond, un peu vain, du travail de Tarantino. Son cinéma, juvénile, et même puéril, se ferme sur le monde extérieur, ne parle que de cinéma, n’évoque la vie qu’à travers une somme d’autres bobines, d’autres projections par lesquelles passe son regard. De ce fait, ses films laissent toujours une étrange sensation de fausseté, de superficialité. Ils sont artificiels parce qu’ils n’abordent pas le monde de manière directe, mais par le filtre du nombre incalculable de films vus par le réalisateur au cours de sa vie. L’aspect clairement récréatif d’une entreprise tournée sur elle-même, sur sa propre contemplation et sur l’agencement d’une somme de références distinctes, n’échappe pas à l’œil averti. Le seul enjeu est ludique. Le cinéma, divertissement majeur, n’est pour Tarantino qu’un fascinant jouet.

D’autres réalisateurs brillent par l’entendement du monde qu’ils transmettent à travers leur œuvre. Et ils deviennent des cinéastes majeurs quand cette compréhension spécifique ouvre le regard du spectateur et enrichit son rapport au monde.  Le film, espace contraint par nature, peut élargir l’univers. Tarantino le rétrécit. C’est un maître, mais un maître qui ne trouve son équilibre que dans le mélange ad nauseam des genres, des idées, des récits. Tout y est formel, carré, serré, mais au service d’un récit qui n’est jamais que le dérapage puéril d’une situation donnée. La photo est superbe, la musique est entraînante, la mise en scène ingénieuse. Mais le fond manque : insignifiant, complaisant, funambulesque.

Pour apprécier ses films, il ne faut aimer que le cinéma. L’attention de Tarantino est toute entière tournée vers le moyen, et non vers les fins. Dans cet univers claustral, seuls peuvent se reconnaître ceux qui partagent, même a minima, cette approche auto-référentielle, fermée et étouffante du cinéma. Quant au fond, il provient d’un composé unique en son genre de films de série B, de grands produits hollywoodiens et de nanars oubliés : rien à y retirer si l’on cherche dans le cinéma autre chose que la pure jouissance divertissante.

Sa cote auprès des amateurs de cinéma vient de cette façon unique – formellement magistrale – de faire du cinéma qui parle de cinéma. De réaliser des films qui synthétisent et qui subliment des genres tout en dérivant joyeusement dans le grotesque, le tordu, l’irréaliste. Sa force, c’est de servir un propos codé et plutôt grossier, découlant du cinéma populaire, avec une forme rigoureuse, voire rigoriste. Bref, Tarantino a tout pour plaire aux amateurs de cinéma populaire et aux critiques de cinéma qui se nourrissent continuellement de films.  Et c’est la raison profonde qui justifie les échos favorables qu’a suscité son  dernier opus.

Situé pendant le second conflit mondial, un évènement encore sensible dans la mémoire collective, Tarantino s’amuse à mettre bout à bout des références au fonctionnement discordant : le western spaghetti et le film de guerre. Pas de reconstitution historique ici, le contexte ne sert qu’un seul but, mettre en scène des décors « Troisième Reich » et le méchant absolu, Adolf Hitler – dont on peut regretter qu’il ne soit pas plus outré-.  Le dictateur n’est d’ailleurs ici que la caricature de sa version chaplinesque. Au-delà de l’esthétique particulière du régime hitlérien, Tarantino ne s’intéresse à aucun moment au fond historique. Deux fils narratifs : un commando de juifs qui scalpe des nazis derrière les lignes ennemies ; l’organisation de l’attentat contre une représentation cinématographique qui doit réunir en un même lieu tous les dirigeants nazis.

Tarantino, quand il se coule dans des genres cinématographiques qui se suffisent à eux-mêmes – le film noir et Pulp fiction, le cinéma d’action asiatique dans Kill Bill – est susceptible de donner le meilleur. Ici, le spectacle tourne à vide, non dans les détails, bien maîtrisés, mais dans le fond : la guerre et la vengeance donnent un résultat peu convaincant. Il joue avec des références qui dépassent le simple cinéma et ne les maîtrise visiblement pas : ces juifs qui se appliquent le talion finissent par se placer sur un même pied que leurs tortionnaires. Ni grave, ni comique, le film hésite pendant près de trois heuresentre les deux et ne choisit pas. La scène d’ouverture, digne de Sergio Leone, annonce une forme de second degré tout en gravité et en finesse très proche de celui des meilleurs western spaghetti. Et puis le comique troupier Brad Pitt arrive, accompagné de sa bande de Basterds dignes d’un comic – et ce n’est pas un compliment. Quant au fil narratif du film dans le film, il est tout simplement grotesque, sanguinolent et laisse à penser que le grand barnum de la guerre n’est qu’un coup pour rire. Trop outré pour réussir son coup, Tarantino ne parvient jamais à trouver le ton juste.

Autant les frères Coen sont capables de faire coexister une forme burlesque et un sérieux un peu outré, autant Tarantino, beaucoup trop référentiel n’y parvient quasiment jamais. Il va trop loin d’un côté et de l’autre, et, à force d’avoir des idées et de vouloir toutes les plaquer dans son film, rend une copie décevante. Ses références cinématographiques ne le conduisent pas à aborder la seconde guerre mondiale dans un sens intéressant : oui, le spectateur se divertit. Mais il reste au final un petit sentiment de malaise et une question saisissante : à quoi bon ce tintamarre ?

Advertisements

Une réflexion sur “Jeu de guerre : Inglorious Basterds, de Quentin Tarantino

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s