Maréchal les voilà!, On a volé le Maréchal, de Jean-Yves Le Naour

petain

On a volé le Maréchal, Jean-Yves Le Naour, 2009

Un commando de pieds nickelés dérobe la dépouille du Maréchal Pétain ; archéologie et conséquences d’un geste politique.

A l’hiver 1973, un petit groupe de sympathisants d’extrême droite, pétainistes et traditionalistes, déroba nuitamment le cercueil du Maréchal Pétain. La cavale dura quelques jours à peine et s’acheva dans le ridicule. Ce fait divers permet à l’historien Jean-Yves Le Naour de retracer l’histoire du pétainisme post-1945. Le rapt, geste grotesque, n’était pas sans motifs. Au contraire, ceux-ci étaient clairs : obtenir que Pétain, condamné à la détention perpétuelle en 1945, mort et enterré sur l’île d’Yeu où il était incarcéré, soit déplacé à Verdun, où il commandait les troupes françaises en 14-18. La figure du Maréchal a toujours été, pour la République comme pour ses défenseurs et ses détracteurs, une figure clivante.

Condamner le complice des allemands, malgré le pseudo-rôle sacrificiel et protecteur dont il s’affubla avec constance, ne causa aucun problème à la France de 1945. La traîtrise de quelques uns, juridiquement constatée et sanctionnée, permettait de stopper la guerre civile qui menaçait l’équilibre du pays. Quelques exécutions majeures, dont celles de Laval, Brasillach et Darnand, évitèrent de plus massives représailles. De là naquit le mythe de la France unanimement résistante. Pétain, condamné, n’avait pas été fusillé : son passé glorieux ne le permettait pas. Le gouvernement envoya donc le vieux maréchal en prison, dans des forteresses militaires, dont la seconde et dernière se situait à l’île d’Yeu, au large de la Vendée.

Le condamné sombra bien vite dans la sénilité (il avait 89 ans lors de son procès, 95 à sa mort). Mais autour de lui, une coterie d’anciens fidèles, réunie par deux de ses avocats, se battait pour obtenir sa libération, et in fine, sa réhabilitation. Isorni et Lemaire, qui le défendirent lors du procès de 1945, constituèrent un noyau dur, revendicatif, qui cherchait à faire céder la République, et ainsi libérer le vieil homme, que le régime ne devait pas , vu son état de santé, laisser derrière les barreaux. La plupart des politiciens de la période refusèrent bien évidemment d’envoyer ce  signal déplorable et de libérer le maréchal déchu. Comment venir parler de la souffrance du vieillard alors que, par sa faute et celle de son administration, tant d’hommes et de femmes avaient fini aux mains des allemands?

La mort de Pétain soulagea le gouvernement, qui l’inhuma sur place. Alors que le dossier semblait clos, les défenseurs du Maréchal imaginèrent des moyens pour réhabiliter la mémoire honnie du vainqueur de Verdun. Et parmi ceux-là, germa l’idée de transférer la dépouille de l’île jusqu’à Verdun, sinon Douaumont, là où Pétain conquit ses lauriers. En réalité, l’objectif n’était pas uniquement de faire reposer le maréchal auprès de ses soldats. Isorni et de ses proches voulaient réhabiliter le vieux soldat pour absoudre Vichy. Dans leur esprit, Pétain avait protégé la France à Verdun ; il l’avait protégée en 1940 ; sa condamnation n’était que le résultat d’une cabale gaullo-communiste visant à discréditer l’action du régime de Vichy, à accaparer le pouvoir en se forgeant une légitimité. La revendication était portée au nom d’une réconciliation nationale dont l’urgence était fort hypothétique.

Le principal responsable de cette « cabale » était De Gaulle : en 1958 celui-ci accèda au pouvoir. Et les hommes de l’extrême-droite, pétainistes et algérois, nourrirent quelques espoirs pour leurs projets – après tout, Pétain était le premier chef de De Gaulle – puis déchantèrent bien vite au vu des grandes orientations politiques du général. La réhabilitation politique s’avérait impossible : l’adversaire d’hier gouvernait. Petit à petit, le monde vieillissant du pétainisme se désespèra de réhabiliter son idole. Alors que les tensions se multipliaient dans les groupuscules de défense de la mémoire maréchaliste, l’avocat de l’OAS, Tixier-Vignancourt, conçut un plan audacieux. Un petit commando enlèverait la dépouille de Pétain, et l’amènerait à Verdun, mettant ainsi le gouvernement au pied du mur. Outre l’imbécilité manifeste de ce plan fumeux, qui n’avait dès le départ aucune chance de réussir, ses instigateurs compromirent leurs chances en accumulant les bourdes.

Le gouvernement et la police, rapidement au courant de « l’évasion » réussie du Maréchal, n’eurent qu’à suivre les traces laissées par les ravisseurs. En quelques jours, le commando était démasqué, la plupart de ses membres inculpés. Le chef, Massol, futur élu FN, se dénonça lui-même lors d’une extravagante conférence de presse qui acheva l’épopée. Alors qu’ils comptaient rallier l’opinion au transfert de Pétain à Verdun et à sa future réhabilitation, ces hommes se couvrirent de ridicule. Cette initiative isolée mit fin à une certaine forme de revendication mémorielle pétainiste, les groupements de défense de la mémoire du Maréchal y perdant toute crédibilité. Par la suite, la rédemption du pétainsime devint impossible : les historiens  accumulaient les preuves de la culpabilité de Pétain et de son administration dans les déportations, les rafles et les exécutions qui rythmèrent les années d’occupation. La mémoire collective de Verdun s’estompa et ne demeura plus que l’image de Vichy. La voix chevrotante du vieillard qui annonçait la fin des hostilités, sa poignée de main avec Hitler, ses hésitations, ses pusillanimités, sa complicité, forgèrent désormais l’essentiel du souvenir du Maréchal. Seuls quelques groupuscules vieillis subsistèrent – les témoins directs étaient morts -.

Un an après cette aventure naissait le Front national. Pétain ne serait jamais enterré à Douaumont, mais les hommes et les femmes d’extrême droite avaient trouvé une nouvelle cause pour laquelle se battre. Massol, le chef du commando, en serait. Un personnage d’Eugene O’Neill, dans Le deuil sied à Electre s’exclamait : « Pourquoi est-ce que les morts ne peuvent pas mourir? ». Pétain n’est pas mort en 1951, la France l’a juste enfoui dans son inconscient. Dans ces années 1973-74, si l’on en croit Le Naour, il rendit enfin son dernier souffle.

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