Agacements I : le degré zéro de la critique

Dans la plupart des notules que je m’amuse à rédiger, je m’astreins à une règle paradoxale : essayer de bannir le je, utiliser d’autres moyens que l’expression grammaticale de ma singularité pour exprimer la pensée. Le « je » est une facilité. Comme vous l’aurez remarqué, je viens de contrevenir plusieurs fois à la règle tacite que je m’étais fixée. Le sujet d’aujourd’hui se prête parfaitement à la rédaction d’un futile exutoire à un non moins futile énervement. Quand j’ai réfléchi à la relance d’un blog, plus personnel que le très scolaire biblio-infinie, j’avais pourtant décidé de ne pas y fulminer contre les courants médiatiques du monde des livres et de l’édition. D’autres blogs le font, avec une dose bien supérieure d’intérêt personnel à ces guerres picrocholines. L’espace de liberté qu’est ce site doit me permettre de parler d’autre chose que des sujets qui agitent ce présent continu, amnésique et imbécile, qu’est le buzz sur internet.

ratel

J’évoque des écrivaillons français, je parle de moi, alors je vous présente un animal méconnu – qu’est ce que c’est idiot comme concept le truc « méconnu », méconnu de qui, pour qui? hein? je vous le demande! – , que je dise au moins une fois quelque chose d’intéressant dans cette note.

Ceci est un ratel, un gros blaireau africain, agressif et insupportable.

Le rêve de mon enfance. Mon animal-totem (à égalité avec le carcajou).

Et en plus il survit aux morsures de vipères!

Cependant, comme ces intéressantes considérations mustélidées l’indiquent, la lecture de la chronique de Yann Moix sur lefigaro.fr a excité mes connexions nerveuses. Exceptionnellement, je vais donc contrevenir à mes propres règles d’écriture, et commenter cette illustration du degré d’abaissement abyssal du journalisme des lettres… Pour retracer un peu le contexte, Le Figaro est un des plus anciens quotidiens français, de tendance conservatrice. Il occupe la droite de l’échiquier politique. Dans ses tribunes se sont souvent exprimés des académiciens – milieu conservateur s’il en est – dont François Mauriac a probablement été le plus talentueux représentant. Au point même que ses chroniques du Figaro surpassent son œuvre littéraire, pourtant non négligeable.

Pour résumer, le Figaro, c’est l’Académie, l’Eglise, Versailles…

Dans un souci probable de rajeunissement de la ligne éditoriale, la direction du Fig’ a donné récemment une tribune libre à un certain Yann Moix. Pour le situer lui aussi, il s’agit de l’auteur de Podium, dont on a tiré le film éponyme. Navet bouillasseux, superficiel et variétochard, Podium raconte l’histoire sans intérêt d’un fan de Claude François, probablement le pire raseur-machine-à-rengaines qu’ait jamais produit la chanson française – pourtant très bien dotée dans ce domaine. L’imbécilité sans bornes du sujet n’était d’ailleurs rattrapée que par les éclairs de démence de Benoît Poelvoorde, parfait dans son obsession névrotique.  Donc, c’est à Yann Moix que la direction du Figaro a demandé de publier des tribunes. Je dois reconnaître que ma connaissance des romans de Moix se limitait au pénible visionnage de Podium. Peut-être nourrissais-je de ce fait quelques préjugés à son encontre. Ceux-ci se sont confirmés à la lecture de l’indigente prose dont il abreuve depuis les malheureux lecteurs du Figaro.

Je n’ai aucune envie d’énumérer les membres de la camarilla pipolarde. Celle qui excite l’intérêt des paresseux journalistes qui prétendent parler des livres en critiques autorisés. Mais cet article bat tous les records de la consanguinité partouzarde. Frédéric Beigbeder, branchouillard toxicomane à prétention littéraire, a publié un nouveau livre. Information qui ne me motive pas, en principe, à aller lire ce que les plumes parisiennes peuvent en écrire. Distrait aujourd’hui, j’ai ouvert le lien et lu l’article de Moix.

Et voilà Beigbeder « simple et bouleversant », dans un livre « profond, sensible, drôle, émouvant, où l’humour sauve tout, y compris du ridicule lorsque le héros, qui n’est autre que Beigbeder lui-même, se regarde en train de se regarder se regardant ». Beigbeder est un homme « sinon qui pleure, du moins qui souffre« . « La mélancolie, la tristesse, le chagrin n’obéissent à aucune condition sociale, de même que le grand écrivain n’est jamais celui qui endosse l’officielle panoplie du maudit génie » (j’aurais dit génie maudit, mais passons). Moix ne s’arrête plus en si bon chemin, Beigbeder est ici « naturel et humble, simple et bouleversant ».

Puis Moix entame son analyse, pas forcément idiote d’ailleurs, de cet « homme-présent« , voire « ce naufragé du présent », incapable de se projeter dans autre chose que l’éphémère, dans la superficialité, etc… Et c’est la littérature, la sacro-sainte littérature, qui a sauvé Beigbeder. « Elle lui a donné une raison de vivre que la vie elle-même n’aurait pas permise ». Moix conclut par ce mot d’ordre, comminatoire,  « donnez-lui le Goncourt et n’en parlons plus? Non donnez-lui à condition qu’on en parle encore ».

Et pourquoi pas la Pléiade, l’Académie et le Nobel tant qu’on y est?

Évidemment, car il faut bien une solution à l’énigmatique éloge de Moix, Frédéric Beigbeder est un « ami ».

Tout s’explique.

On copine entre masturbateurs. Entre petits baisouilleurs des soirées minables et superficielles du tout Paris.  On s’envoie les mêmes petites attachées de presse vaguement jolies qui se plient en deux, voire en quatre, pour satisfaire les éminences multicolores de l’édition française. Et du coup voilà Beigbeder propulsé par le Figaro. Beigbder. L’ancien publicitaire, forcément creux, vain et inutile, dont les romans fourmillent de clichés faciles et d’aphorismes-slogans. Par le Figaro!

Lamentable…

L’histoire ? Beigbeder est arrêté sniffant de la coke et ce cocaïnus interruptus qui se finit en garde à vue est pour lui l’occasion de revenir sur l’histoire récente de notre pays et surtout sur l’Histoire de Sa Vie et de Sa Jeunesse. Le dithyrambe de M.Moix est bien suspect : l’ouvrage n’aurait-il pas, de par son sujet, la portée suffisante pour propulser son auteur vers Stockholm? L’appui de la Plume du Figaro était requis! Ce publi-reportage succède à la pseudo-polémique de la censure. Beigbeder a en effet retiré un passage puéril dans lequel il insultait copieusement le juge qui avait osé arrêter le Plus Grand Ecrivain Français Vivant, comme un gamin de quinze ans écrit parfois de vengeurs acrostiches à propos d’un professeur trop sévère.

Le copinage déplorable auquel se livrent les deux grands suppléments « livres » du pays n’a fait que ruiner leur crédibilité.  Ce genre de renvois d’ascenseur enverra un jour le Figaro littéraire ad patres. Il l’aura mérité. Dommage, car lui et le Monde des Livres, pourraient abattre un bien meilleur travail et redonner aux lecteurs l’envie de leur faire confiance, l’envie d’y croire, l’envie d’écouter leurs conseils. Je sais cet espoir vain, mais quand même, l’insidieuse coterie ne sert personne, et surtout pas le monde de l’édition.

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6 réflexions sur “Agacements I : le degré zéro de la critique

  1. Sans remettre en cause tes propos, en particulier sur la qualité d’écriture de Beigbeder (mais je reconnais avoir passé un bon moment à lire « l’amour dure 3 ans »), j’ai eu la surprise en feuilletant le dernier Télérama de tomber sur un petit encadré assez positif concernant son dernier roman. Le journaliste / commentateur / critique semblait trouver un certain intérêt à cet ouvrage par rapport aux précédents, que Beigbeder gagnait un peu en profondeur même s’il ne pouvait s’empêcher ses envolées narcissiques et pseudo-humoristiques.
    Je ne sais pas à quel point Télérama trempe dans cet échange de léchouillades, mais ils n’ont pas totalement descendu Beigbeder et lui ont accordé un petit encadré.
    Précision : la rubrique livre de ce numéro était largement consacrée à Marie N’Diaye pour « Trois femmes puissantes », ça me donne envie d’aller voir de plus près…

    PS : certes ça n’est pas bon pour ton coeur, ni pour ton estomac, mais… j’adore tes coups de g… !!

  2. J’ai lu l’article en question… Figaro que t’est il arrivé ?… c’est lourd et balourd, beurk ! mais visiblement les lecteurs réagissent et se lâchent dans les commentaires : « Sommes nous sur le site du Figaro littéraire ou sur le blog d’un lycéen parisien?! »

  3. Ce qui est arrivé au Figaro? Etienne Mougeotte. Pas besoin d’aller plus loin. Le journal se résume maintenant à 1/ la vie à l’UMP ; 2/ les faits divers atroces.
    Et au niveau littéraire, ben ce n’est plus littéraire justement. Seuls les gros vendeurs suscitent des articles. Pourtant leurs produits sans goût s’arrachent déjà sans avoir besoin de critiques favorable de la presse nationale.

    Le fond de mon irritation est là : qu’est ce que l’avis de cet imbécile superficiel de Moix peut bien faire en tête d’un grand supplément littéraire?
    Pourquoi pas les coups de coeur de Guillaume Musso pendant qu’on y est.

  4. Effectivement, c’est surtout ça qui gêne : qu’on se sente obligé de parler du livre-dont-tout-le-monde-parle par fainéantise éditoriale et considérations commerciales, quelles que soient les qualités et défauts dudit livre.
    (De là à plaindre les lecteurs du Figaro, hein…)

  5. Je découvre votre blog et votre billet avec près de six ans de retard… Mon commentaire vient donc bien tard. Mais, pour défendre l’indéfendable, sachez que Yann Moix à spécialement mal vieilli. Ses premiers écrits n’étaient pas sans intérêt, ce qui peut surprendre ceux qui auraient trempé les yeux dans ses dernières bouses. Je pense en particulier à « Jubilation vers le ciel » dont j’ai gardé un excellent souvenir. Ses premiers romans (époque « les Cimetières sont des champs de fleurs ») dégageaient au minimum une saine énergie, avec un sens de l’excès assez drôle (de petits opus qui ne vous prendraient pas plus de la soirée de lecture). Mais bon, »Podium » lui-même m’avait bien fait rire, alors je n’insiste pas trop…

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