Autour de Staline II : la stupeur et l’écrasement, Les Procès de Moscou, de Nicolas Werth

Stalin_and_voroshilov_1935

Deuxième partie d’un cycle de lectures sur Staline et l’URSS.

Les procès de Moscou, Nicolas Werth, 2006

L’ivrogne et la marchande de fleurs, Nicolas Werth, 2009

Deux points de vue complémentaires de l’épisode le plus sanglant de l’histoire soviétique.

 

Loin de l’ironie romanesque de Jerome Charyn, Nicolas Werth révèle, livre après livre, la réalité noire du régime stalinien. L’historiographie européenne n’eut longtemps accès, en guise de source documentaire, qu’aux souvenirs, nécessairement partiaux, de quelques transfuges. La disparition de l’URSS en 1991, permit à quelques audacieux de s’immerger dans les archives soviétiques au rythme, parfois erratique, de leur déclassification. Simon Sebag Montefiore est descendu au plus profond des entrailles du Premier cercle dans son magistral dyptique sur Staline ; Rudolf Pikhoia a reconstruit l’itinéraire de l’URSS et de sa nomenklatura entre 1945 et 1991 ; Nicolas Werth, lui, tente à chaque livre d’approfondir notre connaissance de la société soviétique et des répressions qui l’ont bouleversée. Il articule ainsi l’étude de la structure sociale et celle des décisions politiques.

Les procès menés contre Zinoviev, Kamenev, Boukharine et d’autres vieux bolcheviks représentent la face émergée de l’iceberg des répressions politiques de la fin des années 30.  Une veine particulièrement fertile de l’historiographie (Souvarine, Conquest, Amis) attribue la majeure partie de la Terreur stalinienne aux traits psychologiques, voire psychiatriques, du tyran (paranoïa, mégalomanie, etc…). Werth, comme Rudolf Pikhoia, ne suit pas une pente personnaliste : certes, la psychologie de Staline explique une partie des modalités de la Terreur, mais les deux historiens relient aussi celle-ci à un état économique et social de l’URSS.

En l’occurence, quand s’ouvre la deuxième partie des années 30, la société soviétique a été soumise à de très hautes pressions avec l’industrialisation et la collectivisation des terres, toutes deux réalisées à marche forcée. Les malfaçons, les incohérences de l’offre et de la demande, les accidents du travail, suites logiques de l’accélération impulsée par Staline,  augmentaient d’année en année. La campagne stakhanoviste, du nom du célèbre ouvrier du Dombass, accélère encore ce processus de désorganisation. Les chiffres du plan ne sont pas réellement atteints, et ils ne peuvent l’être sans malfaçons et falsifications. Les clans locaux, par le biais desquels les cadres économiques se couvrent mutuellement, paralysent l’action de la direction centrale.

Les premières tentatives maladroites de Iagoda et de Staline ne parviennent pas à améliorer une situation que les campagnes stakhanovistes rendent plus crisogène encore. Le grands travaux forcés du Belomorkanal et les déportations massives ne fonctionnent pas. Le politburo veut reprendre le contrôle et s’attaque à quelques personnalités, bouc-émissaires, Zinoviev et Kamenev notamment. Leur procès est un échec : les accusés ont été jugés coupables, mais leur condamnation ne permet pas de démasquer les saboteurs qui doivent, obligatoirement, dans l’esprit des organisateurs des procès, empêcher le système de tourner efficacement.Une série « d’âmes mortes » et de capitulards peuvent bien avouer être des terroristes, 15 personnes ne suffisent pas à justifier les problèmes traversés par l’URSS.

Iagoda, responsable de l’échec des déportations massives puis du procès de 36 est remplacé par Iejov. Ce dernier intègre des hommes nouveaux au sommet du NKVD et dans les régions. En lien avec Molotov, Vorochilov et Staline, il lance deux actions : un deuxième grand procès, principalement contre des « saboteurs » cadres supérieurs des industries ; une purge de la société civile. Le second procès et la vaste purge ordonnée par Staline sont la clé de voute de la Grande Terreur. Des cadres sont supprimés au plus haut niveau, et, en parallèle, le pouvoir se livre à une chasse effrénée des « gens du passé » (anciens fonctionnaires tsaristes, gardes blancs, prêtres, koulaks, etc…) et des « nationalités » rendues suspectes par les évolutions de la politique internationale (finlandais, allemands, lettons, grecs).

L’économie soviétique ne tourne pas comme espéré. Le pouvoir impute cet échec à des cadres criminels, anticommunistes et saboteurs, assistés de nostalgiques de l’Ancien régime et d’éléments non russes, tous intéressés par l’effondrement de l’URSS. Cette idée schématique et paranoïaque permet au NKVD de mettre en place, à l’été 37, des procédures simplifiées de répression. Les NKVD locaux reçoivent des consignes précises : pour éviter le dérapage, des objectifs chiffrés (arrestations, éliminations, déportations) sont assignés sur le terrain et il est interdit de les dépasser sans l’accord de Staline.

stalin_statueAu début, le NKVD s’attaque opportunément à tous les marginaux du système soviétique : repris de justice, vagabonds, prêtres, anciens mencheviks. Seulement au bout d’un an, le pouvoir s’inquiète de voir que la productivité n’a pas été améliorée : il faut chercher des cas concrets de sabotages, dévoiler de vrais complots, démasquer de vrais réseaux de traîtres. Bien sûr, ceux-ci n’existent pas. L’économie soviétique n’est pas la proie d’un immense complot. Elle ne fonctionne pas, ou mal. Mais l’admettre serait remettre en cause les postulats marxistes d’octobre et les développements qu’a impulsés Staline. Ce révisionnisme, l’URSS ne peut s’y livrer sans s’auto-détruire, comme la suite de son histoire le prouvera.

Les purges, elles, ont dérapé. Lors de l’année 1938, une fraction très nette des arrestations et des exécutions résultent de l’imagination sans bornes des agents du NKVD qui inventent des complots, torturent des « saboteurs », rédigent eux-mêmes les témoignages à charge. Quand ils atteignent les chiffres prévus par le Centre, ils demandent des autorisations de dépassement et passent pour de « bons élèves ». Les chiffres sont éloquents : 800 000 morts, 1,5 million de déportés au goulag. Peu en reviendront.

L’ivrogne et la marchande de fleurs s’ouvre et se termine sur deux cas terrifiants, illustrant par l’absurde l’action du NKVD sur le terrain : un ivrogne casse le sous-verre du portrait du président Kalinine ; une marchande de fleurs souffle à des clients qu’on « enterre des gens de nuit ». Werth reprend les pièces d’archive telles quelles et montre comment le système passe, en quelques de jours, de ces faits anodins à une mise en accusation politique. Le NKVD « démasque », juge puis exécute ces accusés pour complot contre le pouvoir soviétique. Ensuite, il arrête et déporte leurs familles.

Nicolas Werth plonge tête baissée dans les archives, insére des extraits de procès verbaux. Ses ouvrages paraissent arides. Fausse impression : son oeuvre est authentiquement passionnante. Les procès de Moscou décortiquent surtout les procès-spectacles, cette incroyable diversion qui détourna les yeux des russes et de l’opinion internationale des purges menées au coeur de la société civile. L’ivrogne et la marchande de fleurs examine le lancement de la Terreur de 36-38, en retrace les objectifs, son emballement sur le terrain (les minutes des enquêtes en Ouzbékistan sont à ce titre ahurissantes). Les purges stoppèrent quand Iejov et ses hommes commencèrent à mettre en danger le politburo lui-même.  La purge finale sera  celle des exécutants de la grande Terreur. Une épée de Damoclès planera ensuite au-dessus de tous les nomenklaturistes. Et, quand certains, quelques années plus tard, l’oublieront, Staline se chargera de leur rappeler.

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