Improbations I : du dépérissement de la lecture

LIVRES

All Twitter, No Twain, Diane Ravitch, Hoover Digest 2009/n°3

Les sicaires du parti décliniste aiment exécuter nos contemporains en raison de leur manque d’entrain à la lecture. Ce constat, sujet passionnant et profondément contradictoire, a déjà été abordé de manière tangente ici. Dans son article du magazine Forbes (repris ici dans le Hoover Digest 2009/n°3), Diane Ravitch fait un point sur la situation américaine, point qui intéressera au plus haut point nos « penseurs » français si l’on en croit le lieu commun si souvent proféré selon lequel les tendances américaines « arrivent ici dix ans plus tard ».

Ravitch reprend une bonne nouvelle du National Endowment for the Arts, qui, pour la première fois depuis 25 ans, constate un regain de la lecture – envisagée de manière globale – au sein de la population américaine. Ravitch ne tire pas de ce frémissement statistique le motif d’une grande joie. Au contraire, elle en profite pour exécuter à la perfection le programme imposé « article-négatif-poncif ». Premier argument, la lecture sur internet n’est pas une « vraie » lecture. Elle se concentre sur les applications du web dit « 2.0 » dont l’intérêt culturel est, il est vrai, passablement incertain. Ce rapport à l’écrit permet au maximum de maintenir des habitudes de lecture dans la population. A-t-il jamais prétendu à plus ? Ravitch confond la critique de l’outil de communication et celle de son usage.

Deuxième argument, la crise de la presse américaine. Celle-ci, sauf le NY Times, consacre de moins en moins de place aux livres : les compressions de personnel, les diminutions de pagination, les difficultés économiques réduisent le bruit médiatique qu’est susceptible de susciter un livre. Le lecteur français, habitué à la figure frivole et aux propos spécieux de l’imbécile Yann Moix en tête de gondole du Figaro « Littéraire », rêve probablement que le Figaro, à la mode américaine, euthanasie enfin son infect supplément. Quant au Monde des Livres, sa propension à s’enflammer sur commande laisse à espérer qu’il finisse un jour par se carboniser dans les flammes démesurées de ses éloges. Non, en fait ce serait presque une chance de voir disparaître les pseudo colonnes spécialisées que le lecteur expérimenté qualifiera sans honte de publi-reportages.

Enfin dernier argument de Mrs Ravitch, le plus répandu probablement dans nos contrées, concerne ce que lit vraiment la majorité : Dan Brown, King, Tolkien, Rand (très populaire aux USA, inconnue en France)… Le lettré est facilement dédaigneux. N’importe quel lecteur cultivé s’est déjà senti navré en consultant un classement des meilleures ventes de livre, en observant les lectures de ses contemporains, ou en voyant disparaître peu à peu l’espace « livres » de son quotidien.

Tous ces beaux arguments sont des poncifs, des lieux communs, une tournure aigrie de l’esprit du temps. Et Diane Ravitch de se lamenter : sans littérature, sans livres de haut niveau, dignes de ce nom, comment avoir une communauté de citoyens autonomes, capables d’esprit critique et libre ?

Sans rire.

Et si en fait la plupart des gens se moquaient comme d’une guigne d’acquérir un esprit critique ? Et si en fait leurs ambitions se limitaient à mener la vie ludique et superficielle des classes moyennes en toc d’aujourd’hui ? Et si en fait, la société des lecteurs, des « vrais » lecteurs, avait toujours, toujours, toujours été « the last bastion of the individualists » ? Pourquoi toujours partir du postulat que les gens souhaitent la liberté ? Qu’ils veulent nécessairement s’élever et que quelque chose, quelque part est responsable de leur maintien dans l’ignorance ? L’information leur suffit. L’utile. L’actuel.

Le confort et les loisirs, voilà le but suprême de la civilisation et de la vie modernes !

La classe moyenne ne souhaite pas la liberté. Si elle la souhaitait, elle ne formerait pas ce conglomérat de vies sans relief et de carrières sans ambition. Vouloir éduquer des citoyens libres, responsables, aptes à la critique, c’est une haute idée, bravo. Démocratiquement nécessaire. L’effort collectif doit être mené sans relâche. Mais que cessent ces ratiocinations : la masse lit peu, ou elle lit des produits d’accès facile parce que cela convient à ses goûts. La littérature formatée d’aujourd’hui sera toujours la plus vendue. Les paralittératures  divertissent, excitent l’imagination et les sens. Pourquoi faire l’effort d’élever son esprit alors que le reposer et l’amuser est si simple ? Les plaintes de Diane Ravitch n’y changeront rien : la lecture (et la compréhension, même minimale) de la « Grande Littérature » a toujours concerné une minorité. L’investissement personnel toujours croissant qu’exige une connaissance des classiques n’a jamais été à la porté de tous. L’ouverture de l’élite culturelle à d’autres formes d’expression, moins classiques, n’y changera rien : la littérature, les sciences humaines, et plus largement le savoir et la connaissance ne peuvent être au cœur de la vie quotidienne de la majorité des êtres humains.

Publicités

Une réflexion sur “Improbations I : du dépérissement de la lecture

  1. oui, c’est à peu près ça (bravo pour ce blog); je m’interroge seulement sur le mot ambition (« carrières sans ambitions ») Diantre, de quelle ambition voulez-vous parler? le mot -avouez-le- sent trop sa dynamique de « profils » inconsistants et envahissants; pour le reste, continuez, c’est excitant par les temps qui courent…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s