Chimères eschatologiques

EN ATTENDANT LES BARBARES

Constantin Cavafy

– Qu’attendons nous rassemblés sur la place?
Les barbares doivent arriver aujourd’hui.

– Pourquoi au Sénat une telle inaction?
C’est que les barbares arriveront aujourd’hui.
Quelles lois pourraient bien faire les Sénateurs?
Les barbares une fois là feront les lois.

– Pourquoi notre Empereur s’est-il si tôt levé?
et se tient-il à la grande porte de la ville
assis sur son trône, solennel, portant la couronne?

C’est que les barbares arriveront aujourd’hui
et l’Empereur attend pour recevoir leur chef.
Il a même préparé un parchemin pour le lui présenter.
Il lui décerne force titres et louanges.

– Pourquoi nos deux consuls, nos préteurs,
ont-ils aujourd’hui revêtu leurs toges rouges et brodées?

Pourquoi portent-ils des bracelets avec tant d’améthystes
et des bagues avec d’étincelantes émeraudes?
Pourquoi tiennent-ils des bâtons précieux
finement ornés d’argent et d’or?

C’est que les barbares arrivent aujourd’hui
et que ces choses-là éblouissent les barbares.

– Pourquoi nos orateurs ne viennent-ils pas comme toujours
faire des discours et donner leur avis?

C’est que les barbares arrivent aujourd’hui,
l’éloquence et les discours les ennuient.

-Pourquoi tout à coup cette inquiétude
cette confusion (comme les visages sont devenus graves).
Pourquoi les rues, les places, se vident -elles si vite
et chacun rentre chez lui très soucieux?

C’est que la nuit est tombée et les barbares ne sont pas venus.
Et certaines gens sont arrivés des frontières
disant qu’il n’y a plus de barbares.

Et maintenant qu’allons nous faire sans barbares?
Ces gens-là étaient une sorte de solution.

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La poésie de Cavafy a  suscité des travaux sérieux, universitaires, probablement roboratifs. A la lecture de ce poème, cependant, quelques mots, personnels, me viennent à l’esprit.

Cavafy évoque l’histoire antique pour mieux la transfigurer, l’élever au rang de mythe.  Dans la plupart de ses poèmes, les personnages de Plutarque ou d’Homère prennent corps et de leur destinée Cavafy trace de splendides évocations.  Le génie du poète, au-delà de sa langue malheureusement inaccessible au non-hellénisant, passe dans cette traduction par le sens. L’Empire romain, dont la mémoire collective a gardé à l’esprit le lent déclin et la chute retentissante, figure ici la civilisation. Pour les historiens modernes, la déchéance de Rome ne se signala probablement pas à ses contemporains sous la forme d’une décadence et d’une attente de la mort : le cadavre se battait. La précision événementielle ne concerne pas le poète. L’image et le sens seuls peuvent  être extirpés du texte. Le mythe de Rome se construit avant tout par la perspective de son désastre final.  Il figure l’ambition, la grandeur mature de la puissance et sa propre décadence. Chaque homme vit, à son échelle, l’aventure de Rome. Dans ce texte, la civilisation sait qu’elle sera détruite. Elle l’attend. Son histoire devient eschatologie, sa politique divination. Elle anticipe sa propre mort, mais ne peut la provoquer seule. Il lui faut trouver et attendre son assassin.

La société espère, avec une impatience tournant au masochisme, le désastre qui la brisera. Elle s’arrête littéralement de vivre, et plonge en apnée dans l’attente de sa déposition, pensée comme imminente. Cavafy n’évoque pas seulement un acte d’abdication, de dépôt volontaire de la couronne du monde, fardeau insupportable pour les vieilles épaules de Rome ; il suggère  un renoncement total, qui transparaît dans l’incapacité de se dessaisir soi-même du pouvoir.  Les barbares ont les portes ouvertes devant eux, et c’est bien tout ce dont est encore capable l’Empire : permettre et consentir. La force vitale semble avoir déserté le corps débile des élites politiques. La civilisation, cette haute artificialité humaine, désire se décharger d’elle-même, de ce qu’elle a cru autrefois déceler et espérer dans  l’accomplissement de sa propre destinée. Elle veut arrêter là l’aventure qui l’a menée au sommet du globe. L’Empire attend les barbares parce qu’ils  sont les seuls à même de refondre la vieille culture, ressassée, radoteuse, défaillante et de redonner un élan vital à la civilisation.

Sans la destruction imminente qui menace la Cité, le pouvoir se trouve seul devant l’horizon, avec la nécessité de bâtir alors que tout, justement, est déjà bâti. L’Empereur, le sénat, les corps constitués, ne cherchent qu’une chose, que les barbares s’emparent d’eux. Cavafy, grec d’Alexandrie parle alors un peu comme Ibn Khaldûn, tunisien du Caire. Khaldûn, qui évoque cette tension historique profonde entre les nomades et les sédentaires, les barbares et les civilisés, les uns envahissant régulièrement les autres, se mêlant à eux, jusqu’à devenir eux-mêmes ceux qu’ils cherchaient à supplanter. Pour se ressourcer, la civilisation a besoin d’une rupture, voire d’une disparition. Il faudra rebâtir. L’homme pourra construire une fois la table rase…

Pulsion de mort avortée : les barbares ne viennent pas. Ils ne viendront peut-être jamais, et pour cause, existent-ils vraiment?  Ironie de Cavafy, distanciation finale devant l’eschatologie impériale. Plus tard, Jünger (Sur les falaises de marbre), Buzzatti (Le désert des tartares) ou Gracq (Le rivage des Syrtes) évoqueront cette attente de la fin et de la guerre –  elles se confondent – mais chez eux, la destruction survient finalement, l’attente n’était pas totalement vaine. Cavafy, lui, ne laisse pas à l’Empire cette opportunité, trop simple. Le monde ne s’effondrera pas. Il ne suffit pas de guetter et d’attendre. L’alibi de l’inaction, du silence et de l’immobilité s’évanouit. L’homme, sans perspective claire de disparition, est placé devant la nécessité de continuer. De se projeter. Et donc d’agir. La vieille civilisation clame souvent haut et fort son inéluctable disparition. Mais il lui faut continuer, se réinventer, sans autre secours qu’elle même.

L’empire attend sa fin, dans une posture statique : elle ne viendra pas des barbares. Sa mort ne viendra que du poison de l’inaction et de la vieillesse qui parcourt ses veines. Les épaules écrasées par son histoire et sa culture, il lui faudra avancer, jusqu’à son épuisement interne. Le coup de grâce ne viendra qu’après. Quand il ne sera déjà plus qu’une chrysalide prête à accoucher de formes nouvelles.

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