« Nous dansons sur nos morts », l’obstination et son sépulcre : Une Guerre totale, de Luc Capdevila

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Une guerre totale, Paraguay 1864-1870, Luc Capdevila, 2003

Histoire et mémoire d’un combat sans espoir : la guerre de la Triple Alliance opposa le Paraguay à ses voisins  ; elle se termina par sa destruction presque totale.

La violence inouïe de l’histoire sud-américaine nous parvient par bribes, souvent sous la forme romancée que quelques grands écrivains locaux parviennent à lui donner. Ainsi, Mario Vargas Llosa, dans sa tragique Guerre de la fin du monde, retraçait la démente guerre de Canudos dans le nordeste brésilien ; Roberto Bolaño démasquait les démons sud-américains, et notamment chiliens, dans une oeuvre ambitieuse et riche en symboles. Ces récits naissent des tourments du continent : colonisation, latifundias, caudillos, injustice sociale, sous-développement,… Souvent cette littérature foisonnante sublime  l’histoire réelle, parfois, malheureusement, elle l’escamote.

Dans son ouvrage sur la guerre dite « de la Triple Alliance », Luc Capdevila revient aux sources d’un des évènements fondateurs de l’Amérique du Sud moderne, oublié en Europe, le conflit meurtrier entre le Paraguay et ses voisins coalisés (Brésil, Argentine et Uruguay), cataclysme humain qui fit disparaître 60 à 90% de la population paraguayenne. Peu de guerres ont été aussi meurtrières dans l’histoire contemporaine. Le livre de Capdevila n’est cependant pas un de ces fastidieux opus d’histoire militaire qui énumère les mouvements de régiments et les batailles. Et c’est ce qui en fait tout l’intérêt.

Le Paraguay, nation enclavée entre deux géants sud-américains, connaît, des lendemains de son indépendance jusqu’aux années 1860 un développement autarcique. Ses dirigeants, pour lesquels l’appellation de dictateurs n’est pas usurpée, organisent à marche forcée la modernisation du territoire. En parallèle, et pour se prémunir des troubles qui perturbent ses voisins avides, l’Etat constitue une force armée démesurée. Le Général – rapidement autoproclamé Maréchal – Lopez,  gouverne le pays comme ses prédecesseurs : il ne tolère aucune opposition et transforme le Paraguay en une immense caserne.

Les causes lointaines du conflit sont encore troubles et discutées : le développement économique et militaire de la tyrannie d’Asunción inquiète ses voisins ; le Brésil cherche à récupérer des terres contestées ; les argentins utilisent la mobilisation qu’induit le conflit pour apaiser leurs propres dissenssions internes et récurrentes. Les causes précises, elles, semblent en complète disproportion avec la catastrophe qui s’ensuit : le Paraguay de Lopez, qui a pris partie pour une des factions en lutte en Uruguay, cherche à intervenir dans le conflit qui ensanglante son presque voisin. Seulement, pour intervenir, il  lui faut traverser le territoire du Brésil et de l’Argentine, deux pays qu’il attaque de front à la fin de l’année 1864. Le Paraguay, très peu peuplé, a mobilisé toute sa population masculine. Ses voisins, eux, ont des réserves.

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En quelques mois, l’intervention militaire tourne au désastre annoncé. Après quelques victoires initiales liées à la désorganisation de ses immenses voisins, l’armée paraguayenne est repoussée. La faim et les épidémies tuent ceux qui survivent aux assauts. Peu à peu, le Paraguay se vide : Lopez appelle les adolescents et les vieillards, puis aligne dans ses rangs les infirmes et les enfants. Le pays, exsangue, toutefois défendu par sa géographie inhospitalière, résiste des années durant aux offensives mal coordonnées de ses voisins. La radicalisation s’intensifie : Lopez démasque complot sur complot, fait fusiller ses ministres, ses généraux, les personnels des consulats, puis ses propres frères, qu’il accuse de vouloir le détrôner. L’abandon de la capitale, le terrible exode de sa population dans l’arrière-pays, pourchassée par les armées alliées, s’achève en 1870 avec la bataille finale et la mort du Maréchal Lopez.  Sa population masculine en grande partie éradiquée, son territoire divisé, son développement anéanti, le Paraguay ne se remettra jamais vraiment de cette guerre.

Mais il s’en rappellera. La responsabilité de la catastrophe, d’abord imputée au tyran Lopez,  est peu à peu rejetée sur les épaules brésiliennes et argentines – l’Uruguay compte peu. Au fil du siècle, des historiens et des militaires interessés orientent de plus en plus l’émotion populaire vers la célébration de l’héroïsme. Héroïsme des paraguayens. Héroïsme de l’armée paraguayenne. Et finalement, au terme d’un long mouvement révisionniste, héroïsme du Maréchal Lopez lui-même. Incapable de se tourner vers l’avenir, le Paraguay va, un siècle durant, voire plus, ressasser sa grandeur perdue et la tragédie de sa défaite. La Guerre de la Triple Alliance a créé un mythe, le « Pays des femmes », elle a crée une légende, le peuple isolé et exterminé par ses voisins, elle a créé un héros, le Maréchal Lopez, père de la nation.

Capdevilla analyse au scalpel la lente constitution de cette mémoire. Il démontre comment l’encadrement de la mémoire a pu répondre aux nécessités de l’heure des puissants qui se succédèrent à la direction du pays. Et au premier rang de ceux-ci, le général Stroessner dont l’interminable dictature, disparue en 1989, n’a pas fini de produire ses effets.

Le coup de génie de Capdevila, c’est d’ajouter à ces deux développements, très universitaires,  parfois arides, une troisième partie, fascinante : la correspondance des trois consuls successifs qu’envoya la France au Paraguay (1863-1869, 1872). Dans les lettres des consuls perce d’abord la curiosité, l’intérêt, puis la surprise et enfin la sidération devant la pente que suit le Paraguay sous la férule de Lopez et la pression de la guerre. La mobilisation des enfants et des vieillards, l’exécution des proches du dictateur, la lugubre nuit qui recouvre peu à peu la nation paraguayenne annoncent déjà, au loin, les tombeaux du XXe siècle. Le récit des envoyés diplomatiques de la France, malgré les arabesques de la prose diplomatique de l’époque, se livre parfaitement à qui veut les lire entre les lignes : il retrace la plongée progressive, atroce, sans rémission, d’un peuple tout entier dans son sépulcre, sous les yeux effarés et impuissants du monde.

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2 réflexions sur “« Nous dansons sur nos morts », l’obstination et son sépulcre : Une Guerre totale, de Luc Capdevila

  1. Ah je reconnais bien là ton tropisme sud-américain.

    Guerre très peu connue en Europe en tout cas. Elle est tout sauf oubliée en Amérique du Sud. L’historiographie paraguayenne la ressasse depuis 140 ans…

    Quant aux proportions démographiques, elles sont difficilement quantifiables. Effectivement le pays a subi une terrible saignée. Ceci dit, le recensement des Lopez, père et fils, comme celui de Francia leur prédécesseur, était truqué, destiné à tromper. Les paraguayens n’étaient guère plus de 400/450 000 en 1864. Capdevila évoque aussi les désertions et les changements de camp qui ont permis à des paraguayens de survivre…La fourchette des victimes est donc assez large, par manque de sources.

    Le bouquin est stimulant, parfois un peu convenu (ah l’étude de genre…), mais diablement bien pensé.
    L’insertion de la correspondance des trois consuls est une excellente idée : le premier, libéral, antilopiste, livre une version sinistre du conflit ; le second, conservateur, avec une pointe d’admiration pour Lopez donne une image abominable du comportement allié ; le dernier, velléitaire et rapidement reparti peint une société d’après-guerre plongée dans l’affliction.

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