Dissipation(s)

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The lost art of reading, David L.Ulin, Los Angeles Times, 9 août 2009

En France, dont le livre est l’emblème sacré et l’écrivain la figure architutélaire, la fin de la lecture est peu à peu devenue le marronnier d’une frange décliniste et apocalyptique de l’esprit du temps. Le débat, récurrent, agite toujours les mêmes arguments et contre-arguments. Les loisirs ont changé. La lecture, liée au temps long et à l’effort, ne répond plus aux critères d’efficacité et de rapidité qui nous gouvernent. La jeunesse n’est plus encouragée à lire par l’école. La télévision et internet ont remis en question le monopole longtemps exercé par la lecture dans l’occupation des temps libres. Etc… Les argumentaires dérivent le plus souvent sur un constat fataliste et amer sur notre civilisation et sur notre avenir. Les arguments opposés sont également connus : le nombre de livres édités bat chaque année des records ; la diversité des maisons d’édition et des contenus semble assurée ; les pouvoirs publics agissent vigoureusement ; l’agitation qui entoure le monde de l’édition est toujours aussi intense à l’approche des grands évènements nationaux que sont le Goncourt et la « Rentrée Littéraire » ; le média internet se construit en grande partie autour de la lecture et de l’expression écrite.

Au-delà des considérations sociologiques et politiques que supposent et motivent ces arguments, David Ulin lève, dans le Los Angeles Times du 9 août dernier, un lièvre d’une toute autre envergure. Il évoque, comme certains auteurs traduits dans la  livraison de l’été 2009 du magazine « Books », la transformation en profondeur de notre rapport à l’écrit. Pour résumer rapidement l’article, ce bibliophage s’est récemment rendu compte qu’il se trouvait de moins en moins dans la disposition d’esprit que nécessite la lecture, à savoir le calme, la tranquillité, la profondeur, le silence. Pour s’approprier la pensée de l’autre, sous-jacente à l’acte de lecture, il faut parvenir à un équilibre intérieur suffisant, équilibre que David Ulin estime avoir perdu.

En effet, et une grande majorité des utilisateurs fréquents d’Internet l’ont expérimenté, ce média, par son dispositif foisonnant, utilise nos ressources mentales différemment. La plupart d’entre nous, quand ils sont habitués à l’emploi de l’ordinateur, finissent par mener plusieurs activités de front (discussion, navigation, etc…). Nos cerveaux s’adaptent à ce nouvel outil, comme ils se sont adaptés lors des derniers millénaires, à l’acte de lecture. L’oralité, caractéristique d’une période sans moyen de communication écrite, passait souvent par une mnémotechnique particulière, l’écriture en vers. Lorsque l’écrit s’imposa, et l’alphabétisation se diffusa, la nécessité du « par coeur » s’effilocha au profit du dialogue, inégal, entre l’auteur et le lecteur, entre le texte et celui qui le reçoit. Ce dialogue supposait la méditation, le calme, le silence. Il exigeait la concentration. Il l’exige toujours. Et c’est tout le problème.

Car l’emploi répété, fréquent d’internet permet de gérer une multitude de sujets simultanément, de suivre plusieurs discussions, d’utiliser plusieurs outils, d’explorer en parallèle différents univers. Mais il disperse. L’expérience de David Ulin est celle de millions d’utilisateurs d’internet : la lecture y est le plus souvent un survol. D’ailleurs vous venez probablement de survoler une partie du précédent paragraphe ou vous vous apprêtiez à le faire pour celui-ci. En effet, l’attention se disperse au fur et à mesure de l’utilisation récurrente de ce média. Le moyen qui permet aux idées de transiter ne peut être neutre : l’oralité, la lecture sont des dispositifs artificiels, modulables que permet la configuration de nos cerveaux. Rien n’empêche que le fonctionnement de ces dispositifs n’évolue. Et demain peut-être, la lecture dispersée mais multiple – par le biais des hypertextes notamment – que suppose internet l’emportera. A la profondeur de l’écrit seul succèdera la profondeur de champ que suppose déjà le système des hyperliens.

Ulin évoque aussi l’opposition entre la nécessité de réagir, de sauter vers d’autres sujets, de vérifier si « quelque chose ne s’est pas passé pendant que… » et l’acte de lecture traditionnel qui suppose l’immersion complète et l’aménagement de pauses réflexives. Il subodore que la dépendance au buzz (de l’actualité ou du cercle amical) est une illusion qui finit par affecter, voire infecter, les mécanismes mentaux, en déshabituant le cerveau à la lenteur et à l’approfondissement.

Se retirer en soi-même et accepter le temps long ne vont pas de soi, ce sont des apprentissages. Et le combat qu’admet mener David Ulin pour continuer à lire est le signe d’un changement des temps : la vieille génération s’adapte à un nouveau moyen de transmission des données humaines, tant bien que mal, alors que la restructuration du rapport à la lecture, elle, progresse. L’admirable école de la précision et de la concentration qu’est la lecture semble en péril : du fait d’un développement continuel de notre propre dissipation encouragé par un ensemble de stimulants mentaux.

Quelque chose se passe. Notre attention se relâche sous la pression de la rétractation du temps. La profondeur qu’exigent la lecture, la connaissance et la réflexion ne sont pas naturelles à l’homme. Il n’est pas certain que le gain que suppose la capacité à mener plusieurs activités de front compensera la perte d’attention qui lui est liée. La question reste néanmoins ouverte.

L’article ici

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Une réflexion sur “Dissipation(s)

  1. Je pensais être un enfant hyperactif, alors qu’en fait c’est seulement internet qui ne me met pas dans une disposition d’esprit propice à la lecture. Ouf !

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