Autour de Staline I, la sotie de l’Iejovchina : La Lanterne verte, de Jerome Charyn

toffana-stalin

Première partie d’un cycle de lectures sur Staline et l’URSS.

La lanterne verte, Jerome Charyn, 2004

Des saltimbanques s’agitent pour distraire le Coryphée du Meurtre durant l’hapax sanguinaire de la Grande Terreur.

Affronter Staline, pour un historien ou pour un romancier, exige de le connaître, de le pratiquer des années durant par l’intermédiaire du papier, des romans et des biographies, et notamment les plus célèbres : Conquest, Montefiore, Souvarine, Deutscher, Figes, Soljénitsyne,… Puis de savoir que faire de la masse documentaire, quasi psychiatrique, que représente l’histoire de l’illustre sanguinaire et de son premier cercle, Si Jerome Charyn a incontestablement exploré les côtes les plus connues du continent « Staline », il n’a visiblement pas pris la mesure de son exceptionnalité macabre.

Même sans datation précise, La lanterne verte s’ouvre selon toute probabilité en 1935 ou 1936 alors que les premiers signaux d’une nouvelle étape de terreur, appelée postérieurement iejovchina, commencent à se manifester. A Moscou, un acteur amateur, issu d’une compagnie théâtrale miteuse, interprète, par hasard, le Roi Lear de Shakespeare. Miracle pour lui et sa troupe, son jeu magistral dépasse tout ce qui a été vu auparavant. Il devient, en peu de temps, un phénomène de société, une idole que toute la société moscovite s’arrache.  Le parallèle est évident entre la pièce et l’histoire soviétique : l’histoire d’un tyran vieillissant, veuf, et de sa fille unique, comme symbolisation du règne du géorgien. L’attention du dictateur finit d’ailleurs par se porter sur la pièce, sur la troupe, et bien évidemment sur Lear. La confrontation attendue par le lecteur entre Shakespeare et l’URSS, entre le Lear improvisé et le monstre au visage grêlé ne se produira malheureusement pas.

La compagnie s’est trouvée son protecteur, un écrivain géorgien, tchékiste et arriviste, symbole des capitulations de son temps, fournisseur en poisons de l’infâme Yagoda. La troupe est maintenant prise dans le tourbillon terrifiant des années 35-42. Charyn figure, au fil du roman, le réalisateur Sergueï Eisenstein, le Grand Écrivain Soviétique Maxime Gorki, le compagnon de route et condamné en sursis, Nikolaï Boukharine, les trois chefs successifs du NKVD, Genrikh Yagoda, Nikolaï Iejov et Lavrenti Beria, Molotov, le « premier ministre » et bien sûr le tyran lui-même, Staline. La collection d’images se veut réaliste. Charyn connaît bien ses classiques. Staline, que Soljénitsyne avait déjà si bien dépeint dans le Premier cercle, est une réussite : imprévisible, dangereux, inquiétant, même et surtout lorsqu’il est détendu.

Quant à La lanterne verte, elle brille au Kremlin, tard le soir, dans le bureau du tyran, annonce les purges sans fin et les procès sans justice. Elle apparaît d’ailleurs dans le roman comme le titre d’une nouvelle écrite par le romancier tchékiste, qui dans un acte de dérisoire rébellion enclenche finalement la simili-tragédie.

Simili-tragédie car, si la peinture des personnages est bien exécutée, l’histoire, elle, se languit et se disperse entre les apparitions des « Grands Hommes ». Elle n’est qu’un alibi à la mise en scène de personnages célèbres. L’intrigue est factice, sans profondeur. Le détour par la Loubianka, l’immeuble du NKVD puis par son inévitable corollaire, le goulag, promettaient une descente dans les caves du soviétisme. Les ténèbres un moment anticipées par le lecteur se dissipent peu à peu, laissent la place à des espiègleries et à une suite de rebondissements plus ou moins attendus. Le scénario global, prétexte, cède au spectaculaire : accumulation de péripéties invraisemblables, mise en scène complaisante de la seule et unique société qui semble concerner le roman contemporain, celle du spectacle (acteurs, écrivains, cinéastes).

Peut-être était-ce la condition nécessaire à l’ascension et à la chute des personnages, à leur proximité inconsciente du pouvoir : leur dangereux butinage passe totalement à côté des aspects proprement politiques et sociaux du régime.  Le Stalinisme n’est ici qu’une pièce de théâtre absurde, cruelle et superficielle. L’abjection des grandes purges ne saurait pourtant se résumer à une collection de vignettes historiques, dans lesquels se promènent des ahuris égocentriques. La vision du pouvoir et de la politique chez Charyn est primitive, sinon enfantine. Au lieu de narrer la dimension parfaitement tragique de l‘Iejovchina, qui aboutira à 800 000 exécutions, à la déportation d’un million de soviétiques et à la destruction d’une partie de la société russe, le récit de Charyn prend un pli ludique et s’amuse avec des personnages célèbres et inquiétants.

Si encore ce ludisme assumé se tenait…

Là où Boulgakov se moquait de la société soviétique, de l’imbécilité des fonctionnaires et des écrivains, de la prétention mégalomane de ses dirigeants à transformer l’humanité,  dans son chef d’oeuvre Le maître et Marguerite, Charyn ne se moque ici que des apparences de l’histoire, en prenant la contrefaçon issue  de notre mémoire collective  pour un ensemble de faits avérés. Comme cet Elvis Stalin qui illustre mon propos.

Stylistiquement sans grande ampleur – ce sont surtout des dialogues – , scénaristiquement chaotique, ce texte est pourtant suffisamment ironique, astucieux et référencé pour séduire l’amateur. Car malgré mes critiques de fond, la lanterne verte est un roman contemporain somme toute plaisant, qui sait jouer ironiquement avec les codes de notre mémoire collective du stalinisme.

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Une réflexion sur “Autour de Staline I, la sotie de l’Iejovchina : La Lanterne verte, de Jerome Charyn

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